9 – La guerre de mon grand-père : “on se tâtait”

Le lendemain, le major qui est venu d’urgence nous examiner, nous évacue à l’hôpital. Néné et son copain sont aussi de la partie ; du reste, nous n’en menons pas large, nous marchons difficilement en nous appuyant sur les parois de la sape, et nous ne pouvons pas parler, comme si la voix était engorgée par un gros rhume, nous sommes gagné par une grande faiblesse. Sur une soixantaine de notre batterie, une vingtaine d’entre nous seulement, sont évacués à l’hôpital.  Il faut nous évacuer à l’arrière, ce sera toujours cela de pris sur la guerre.

Nous partons l’après midi en camion, et sommes dirigés vers l’hôpital de Bovencour à quelques km, l’endroit même où nous allions travailler, les autres jours.

Le camion  met deux heures parce qu’il y a marmitage sur la route. A l’hôpital*, lavage complet du corps : d’abord un grand bain de sel, tous nos effets nous sont confisqués pour passer à l’étuve, et grand douchage des yeux, de la tête, des oreilles, avec un appareil gicleur et un liquide inconnu mais qui pique rudement les yeux ; enfin on nous donne un lit et une chemise, et nous voilà couchés dans une grande salle, avec d’autres qui y étaient déjà, j’ai heureusement mon ami Néné et, nous pouvons échanger nos réflexions à  mi6voix.

Pas de nourriture ce soir : nous n’avons pas mangé depuis hier onze heures. Le soir, nous avons enfin le droit à un quart de lait:  défense de fumer , du reste nous n’avons ni tabac, ni cigarettes, tout nous a été confisqué. Ce qui nous a le plus impressionné et, qui est resté longtemps dans ma mémoire, c’est que n’ayant presque pas dormi, de temps en temps, on entendait un voisin de lit en face qui soupirait et, qui rendait l’âme, car on voyait les infirmiers, venir enlever son corps avec un  brancard. Avec Néné, nous n’en menions pas large, car on se demandait si ce ne serait pas notre tour dans un moment : on se tâtait, on se trouvait pourtant pas si mal, sauf la faiblesse et l’extinction de voix.

De temps en temps, Néné me demandait en niçois : « tu vas bien Jean ? », « Oui et toi ? ; moi aussi» . En tout cas, cette nuit là, a été affreuse,  à cause de ce va et vient d’infirmiers emportant des corps trépassés, et à cause de l’ inquiétude que nous avions,  de nous sentir de plus en plus mal au fur et, à mesure que le temps passait. Quand la nuit fut terminée, et que nous nous sommes assoupis au matin tard, malgré notre fatigue et notre lassitude, nous avons vu que nous étions comme la veille, l’espoir de n’être pas trop atteint  revint en nous.

En effet, le major qui nous fit la visite, ne nous trouva pas mal et nous félicita de nous être soigné à temps ; il nous demanda qui nous avait soigné, et nous dit que nous lui devions une fière chandelle. Ceux qui n’avaient pas été soigné à temps avaient la figure brulée, des bandeaux sur les yeux brulés aussi, d’autres ne pouvaient pas parler, qui ne supportaient même pas le lait.

Le major nous recommande néanmoins la prudence, et, nous ordonne encore du lait ; comme seule nourriture, c’est un peu maigre mais cela indique que nous avons de l’appétit. Ce n’est que le lendemain qu’il nous autorise à faire une promenade dans le parc. Pour cela on nous donne des treillis, mais en se levant nous sentons encore la faiblesse, et toujours l’extinction de voix. Mais peut-être la faiblesse vient de la faim, car nous avons une vraie fringale, alors qu’on ne boit qu’un bol de  lait toutes les quatre heures et, que nous n’avons pas eu un bout de pain depuis quatre jours.

Tous les jours, les soins : lavage au bicarbonate de soude des yeux, de la bouche, de la figure et du cou, et nous avalons un grand bol d’eau bicarbonatée,  et deux heures après, un grand bol de lait que nous savourons avec lenteur et délice. Enfin le cinquième jour, on nous permet une sortie dans le patelin, de Bovencour, on s’en régale à l’avance, car on sait qu’il y a une coopérative et qu’on peut y acheter de quoi manger, si on nous donne nos affaires, car nous avions un peu d’argent  dans nos poches, et nous en sommes inquiets.

Comme nous sommes de sortie, on nous donne des effets neufs en beau bleu ciel avec calot, pantalon avec molletières et godasses neuves. On nous redonne nos affaires personnelles qui ont été étuvées.

Nous  faisons le tour du pays, où tout a été démoli, il n’y a que des baraques Adrian et une coopérative, que nous entreprenons de visiter. Nous achetons une boite de pâté et, un peu de pain, nous n’osons pas boire du vin, malgré l’envie, nous nous contentons d’une limonade. Nous goutons avec précaution à une cigarette et, comme elle ne nous fait pas de mal, on reprend courage. La vie devient plus belle pour nous.

Sur les instances du major, nous continuons ce régime, et on nous a changé de salle, car il a engueulé les infirmiers de nous avoir mélangé avec les cas graves, qui répondent qu’il n’y a pas assez de place ici.

Le régime change, on commence à nous donner du bouillon à midi et le soir, toujours du lait sans pain. Heureusement que la coopérative est là.  J’ai demandé par précaution au major si je pouvais manger un peu de pâté avec du pain et il m’a répondu en riant : « à la bonne heure, l’appétit marche :  Un peu, mais n’abusez pas, les cas d’intoxication, c’est grave ».

Le huitième jour, le major trouve que Néné peut être sortant. Quant à moi, il dit : «  vous pouvez le garder encore un jour ou deux ». Cela ne fait pas mon affaire, je demande aussi à sortir car je ne veux pas lâcher mon ami Néné. Le major m’y autorise, car notre cas n’est plus grave, le grand air nous fera du bien et nous guérira.

Le lendemain, nous sommes équipés et, prêts à rejoindre notre batterie. Ce sera long, car on nous dit qu’elle est partie du secteur, en route pour un autre. Nous voilà nantis du bardas et de vivres de route, car le voyage sera peut-être long, nous ne demandons pas mieux.

Nous voyageons presque trois jours, soit avec des camions, soit avec des tacots, mangeant dans les cantines nos victuailles, et notre vin. Néné et moi, le soir  couchons dans des baraquements, si ce n’est dans le train de nuit. C’est du repos, de la convalescence, on se laisse vivre : nous espérions une perm de convalescence, mais on ne l’a pas eu.

Nous atteignons notre batterie, le troisième jour, en plein bled, pas de cagna, de maigres abris, et, il parait que nous ne resterons pas longtemps, car nous devons aider à une attaque et repartir aussitôt.

Nous sommes fêtés à notre batterie, car nous les niçois, sommes estimés, moi le chanteur, leur passe temps ! On me demande si le gaz a abimé ma voix, je leur prouve le contraire car nous faisons une petite fête et, nous chantons en plein air, nous sommes un peu en arrière – distant de 7 km du front- et pas encore repérés. L’attaque qu’on craignait ne s’est pas produite, soit l’information était erronée, soit ils y ont renoncé.

Nous nous apprêtons encore à voyager, à déménager nos bardas, nos sacs, nos chariots, nos canons, les chevaux étant près de nous, ils sont vite attelés et le matin à neuf heures nous partons sur la route. Il fait beau et clair, il y a des précautions à prendre le long des routes afin de ne pas être repérés : on craint les tirs de barrage, on marche silencieusement pour entendre les départs possibles d’obus, ou bien les avions qui viendraient nous survoler. Notre voyage sur la route a été sans histoires et, sans entrain.

La soupe est mangée sur la route, c’est toujours Royal, notre cuistot de Sospel : il me sert bien, le soir on campe dans le patelin démoli,  on dresse la tente et un peu de paille.

Le lendemain, départ à cinq heures sur la route, marche et arrêt à la gare d’embarquement, où un train est mis à notre disposition.  Après l’embarquement de tout le matériel et des pièces, j’installe ma mitrailleuse sur le wagon découvert,  afin de “soi-disant” protéger le convoi contre les avions. Je suis en effet “chef de batterie mitrailleur contre avions”, chef tout seul, puisque je suis le seul qualifié à avoir passé avec succès au stage de mitrailleuse. 

J’ai pendu au canon de ma mitrailleuse pointant en l’air,  “Rintintin et Nénette”***, le porte bonheur des poilus , que m’a envoyé Gaby, ma marraine de guerre de Paris. Cela fait rire les copains et notre capitaine.

*Les blessures que l’on prévoyait être à 80% par balles furent en fin de compte causées à 70% par l’artillerie avec des conséquences terribles (plaies béantes souillées par la terre source de gangrène gazeuse, mutilations de toutes sortes…). Le conflit laissa, outre 1,4 million de morts français, plus de 1 million d’invalides (amputés, mutilés, aveugles, gazés, gueules cassées, névroses de guerre). L’objectif et la priorité du service de santé des armées était de remettre les soldats sur pied (les « reconstituer » ou les « régénérer physiquement et mentalement » selon les termes de l’époque) pour les renvoyer combattre. Les 9,2 millions de soldats passés par les structures sanitaires furent blessés ou malades entre 2 et 3 fois chacun en moyenne et 90% retournèrent au service actif après avoir été soignés. On peut dire que la guerre fut gagnée grâce au retour dans les lignes de ces anciens blessés. Mais avant d’arriver dans les hôpitaux de l’intérieur, les soldats blessés durent endurer un calvaire en raison d’une organisation chaotique du parcours de soins depuis la ligne de front et de moyens de transport mal adaptés aux grands blessés (trains sanitaires, ambulances automobiles).

https://www.archives71.fr/arkotheque/navigation_facette/fiche_detail.php?f=lecreusot&ref1=5654&mde_present=

 

**La diffusion de l’alerte utilise toute une gamme d’instruments sonores, comme le klaxon, la cloche ou le gong pour avertir du danger. Les gaz, répandus par vagues, n’ont pas toujours eu l’efficacité militaire escomptée ; en effet le nuage, poussé par le vent, peut se retourner contre ses utilisateurs. On allumait, alors, de grands feux pour chauffer l’air et tenter ainsi de repousser les nappes.
Sur le front occidental, 20.000 soldats environ périrent du fait des gaz (O. LEPIC, in Inventaire de la Grande Guerre, Universalis, 2005), elle met un nombre considérable de soldats hors combat. Elle blesse, mutile et brise le moral. Les soldats en conservent des séquelles physiques -poumons brûlés, visage rongé- et psychologiques le reste de leur vie. Le traumatisme causé par cette arme a été si profond, que son utilisation est interdite en 1925 par le protocole de Genève qui codifie les « règles » de la guerre.

***En 1918 à Paris, on raconte qu’un jeune couple a échappé au bombardement de la capitale par les Gothas et par les obus à longue portée de la grosse Bertha. Nul ne sait qui a commencé à fabriquer des poupées de laine à leur effigie. Mais toujours est-il que tout le monde en veut. On se les échange, on les donne aux poilus. Elles concrétisent le lien entre eux et leurs femmes, leurs fiancées, leurs marraines de guerre. Leurs noms ne doivent rien au hasard : Nénette, la fille, Rintintin , le garçon,  Leur créateur n’est autre que le dessinateur Francisque Poulbot. Ses poupées étaient vendues dans le catalogue des jouets de La Samaritaine pour Noël 1913. Ils les avaient imaginées pour contrer les poupées faites en Allemagne, qu’il trouvait fort laides, mais qui avaient envahi le marché. Nénette et Rintintin étaient les petits noms que se donnaient Francisque Poulbot et sa femme. Des nénettes et rintintins, on en fera jusque dans les années 50. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En 1918, des aviateurs Américains découvrent une portée de chiots bergers-allemands dans les décombres d’un chenil. Le capitaine, Lee Duncan adopte un mâle et une femelle. Il les nomme Nénette et Rintintin. Plus tard, le feuilleton américain Rintintin  sera nommé d’après ces poupées. Le chien Rintintin sera enterré à Paris.

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