Un soir que nous fêtions le retour d’un copain, les chants allant bon train, nous nous sommes laissés aller à médire sur ce margis, et l’un d’entre nous lui a tout répété.
Il s’ensuivit plaintes au capitaine, convocation par celui-ci des pauvres téléphonistes, mais sermons pépères « Comment , Jean, le fin diseur – ironie du capitaine – vous vous laissez aller à médire de vos chefs ! ».
Je réponds : « nous avions bu, mon capitaine ».
« Et bien, vous serez privés de vin, et vous aurez huit jours de prison, avec la balle sur le front sur la route » – la prison avec la balle sur le front, veut dire que pendant deux heures au pas de cadence, et au pas de gymnastique, sacs au dos, on nous fait promener sur la route. Cette punition devait durer huit jours et, commençait le lendemain.
Le lendemain, faute d’ordre, nous ne l’exécutons pas, et des tirs se répètent, nous empêchant de le faire. Entre temps, le père Saclier (je savais qu’il ne m’en voulait pas) me désigne pour aller passer à quelques kilomètres en arrière pour des cours de mitrailleur :
« Quel chouette type ! il ne veut pas que je fasse la punition ». Il m’envoie à l’arrière pour plus de vingt jours sans doute !
je dois être amené par le camion le lendemain, dans une petite ville pour le stage. Nous sommes quatre servants de différentes batteries et, aussi des conducteurs, nous nous promettons du bon temps.
Notre stage de mitrailleur n’est pas brillant comme distraction, car c’est un bled sans civils, ni commerçants. Il n’y a qu’une seule cantine dans une baraque Adrian, tenue par de vieux poilus.
Il y a des baraquements pour nous, avec des cuisines et des réfectoires, des dortoirs : c’est en un mot une véritable caserne, mais les gradés sont gentils et nous faisons la théorie de la mitrailleuse.
C’est tout de même vingt-neuf jours de passés presque à l’arrière : presque, parce que nous sommes encore en zone de front, des pièces de marine sont avec nous, et tirent assez souvent ! Ce sont de gros obus de 420, ils sont sur rails.*
Le soir est assez monotone : nous écrivons à la lueur des bougies, qu’il faut éteindre dès qu’on signale des avions, et sous nos baraques, nous ne sommes guère en sureté en cas de bombardements, on pourrait prendre, à cause de ces grosses pièces qui tirent assez souvent. Mon stage est fini et je dois être le mitrailleur de la batterie.
En arrivant à ma batterie, qui n’a pas changé de place, il y a déjà une mitrailleuse qui m’attend, et qui doit me servir pour canarder les avions qui nous survolent d’un peu trop près.
Je dirais que je n’ai guère eu l’occasion de m’en servir dans ces bois d’Hermonville, où nous sommes bien camouflés, donc peu repérables. Le bois est grand et l’ennemi tire un peu au hasard. Il ne contient que deux ou trois batteries et, nos abris sont très bons. »
Nota : Profil type d’un artilleur du 115ᵉ Régiment d’Artillerie Lourde Montée (1916–1917) (inspiré des règlements militaires et journaux de marche d’époque)
Origine et formation
Recrutement : jeunes hommes instruits ou manuels, souvent issus de métiers techniques, de la mécanique, du bâtiment ou des arts appliqués.
Incorporation :
- Centre du 115ᵉ R.A.L.M. à Nîmes.
- Instruction théorique (balistique, repérage, entretien des pièces) et pratique (manœuvre, harnachement, camouflage).
- Apprentissage de la discipline de feu : ordre, visée, correction, réglage, silence absolu pendant les tirs.
Formation morale : apprendre à « ne rien attendre et tout exécuter », selon les manuels. L’artilleur est à la fois ouvrier, géomètre et soldat.
Le matériel : Pièce principale :
- Canon de 120 mm Long modèle 1878 de Bange (puis modèles 1890–1897).
- Portée : 10–12 km, poids total : 3 à 4 tonnes.
- Chaque tir nécessite 2 minutes de préparation, et jusqu’à 8 hommes pour servir la pièce.
Éléments de service :
- Affût (support de la pièce), culasse, tube, caisson à obus, avant-train, chevaux de trait.
- Les obus sont transportés par paires, chaque caisson en contenant 24 à 36, avec gargousses séparées.
Difficultés :
- Canons à freins de recul rudimentaires : la pièce bouge après chaque tir, il faut la replacer.
- Matériel sensible à la pluie et à la boue, souvent à réparer à la main.
La traction “montée”
Le terme artillerie lourde montée signifie que les pièces sont tractées par chevaux et non par moteurs (encore rares avant 1918).
Équipage d’une pièce de 120 mm :
- 1 chef de pièce (sous-officier),
- 6 servants,
- 4 à 6 chevaux attelés,
- 1 conducteur par paire de chevaux,
- 1 brigadier de caisson.
Les chevaux, indispensables, sont soignés avec autant de soin que les hommes.Dans le journal, Charles Jean évoque souvent “mes chevaux”, signe qu’il est conducteur de pièce ou conducteur de caisson, poste essentiel.
La journée type d’un artilleur
| Heure | Activité |
| 4h–6h | Réveil, soins aux chevaux, nettoyage des pièces |
| 6h–8h | Déjeuner rapide, vérification des affûts et des caissons |
| 8h–12h | Travaux de camouflage, installation de batterie, transport d’obus |
| 12h–14h | Pause, entretien du matériel, courrier |
| 14h–20h | Tirs programmés (destruction, harcèlement, contre-batterie) |
| Nuit | Relève, garde, tirs intermittents, surveillance des lignes téléphoniques |
Aucune journée ne ressemble à la précédente : l’artilleur vit dans l’attente du tir, du déplacement, ou de la pluie.
- Les conditions de vie
- Abris : fosses couvertes de tôles ondulées, souvent inondées.
- Alimentation : pain, viande en conserve, vin (pinard), soupe.
- Hygiène : rudimentaire ; eau rare, vêtements mouillés en permanence.
- Sommeil : à même le sol, sur de la paille ou des sommiers récupérés.
- Maladies fréquentes : bronchites, dysenterie, infections respiratoires, blessures de dos ou de bras.
La pluie, le froid et la boue sont les ennemis constants de l’artilleur.
