« Parlez-moi de moi, il n’y a que cela qui m’intéresse «
Il y a derrière cette phrase quelque chose de très profond. Paradoxalement, ce n’est pas forcément de narcissisme, qu’il s’agit. Le narcissique veut être admiré, mais la plupart des gens veulent surtout être compris et cherchent un miroir.
C’est pourquoi les psychologues, les écrivains, les astrologues, les généalogistes, les biographes ou même les romanciers rencontrent un tel intérêt : ils répondent à cette question fondamentale :
« Qui suis-je dans cette histoire ? »
Lorsque quelqu’un dit : » Parlez-moi de moi « , il ne demande pas toujours des informations sur lui-même, très souvent, il demande en réalité : » Aidez-moi à comprendre qui je suis. «
L’être humain est le seul animal qui se pose la question de son identité, il sait qu’il existe, mais il ne sait jamais complètement, ce qu’il est.
Derrière cette demande se cachent plusieurs besoins : le besoin de se connaître, de comprendre ses réactions, ses forces, ses contradictions, le besoin d’être reconnu, d’ exister dans le regard d’un autre qui semble voir quelque chose que l’on ne voit pas soi-même, le besoin de donner du sens à son histoire , relier les événements de sa vie en un récit cohérent, le besoin d’être rassuré en vérifiant que sa souffrance, ses échecs ou ses particularités ont une explication.
Le philosophe français Paul Ricœur* expliquait que nous construisons notre identité à travers un récit. Nous avons besoin de raconter notre histoire et d’entendre quelqu’un nous la raconter autrement, pour mieux nous comprendre. Cette recherche est profondément humaine, mais on ne se découvre jamais seul : on se découvre à travers les histoires que l’on raconte et, que les autres racontent de nous.
Dans la pratique astrologique, on constate un phénomène particulier : lorsqu’on évoque un événement passé ou une blessure familiale avec justesse, la personne se met souvent à parler abondamment. Ce n’est pas seulement parce qu’on a trouvé un fait : c’est parce qu’elle a soudain l’impression que quelqu’un voit, enfin, une partie cachée de son histoire. Elle se sent autorisée à exister dans sa vérité.
On pourrait résumer ainsi : les gens croient demander des prédictions sur l’avenir, mais ce qu’ils recherchent le plus souvent, est une confirmation de leur identité. Ils veulent savoir moins ce qui va leur arriver, que pourquoi ils sont devenus ce qu’ils sont. C’est peut-être pour cela que les analyses du passé touchent souvent davantage que les prédictions de l’avenir. L’avenir nourrit la curiosité, mais l’identité touche le cœur même de la personne.
Et il y a une dernière raison, plus existentielle : chacun est enfermé dans sa propre conscience. Personne ne peut sortir complètement de lui-même, pour se voir tel qu’il est. Toute sa vie, l’être humain cherche donc des miroirs : les parents, les amoureux, les amis, les thérapeutes, les artistes, les astrologues, etc.
Derrière » parlez-moi de moi « , il y a souvent cette question silencieuse, qui est probablement l’une des demandes les plus universelles qui soient.
« Que voyez-vous de moi que je ne vois pas moi-même ? »
Note : on peut dire que la pensée de Paul Ricœur tourne autour d’une idée simple : l’être humain ne se comprend jamais directement, il se comprend en interprétant ce qu’il vit, ce qu’il raconte et ce qu’il fait. Pour Ricœur, nous ne sommes pas des objets transparents à nous-mêmes. Quand quelqu’un dit « je veux me connaître », il ne peut pas simplement regarder à l’intérieur de lui comme dans un miroir. Il doit passer par son histoire, ses souvenirs, ses choix, ses relations, ses œuvres, ses échecs et même les récits qu’il se raconte.
Il pense aussi que l’identité n’est pas quelque chose de figé. Nous devenons progressivement la personne que nous sommes en construisant le récit de notre vie. Ce n’est pas un mensonge ou une invention : c’est la manière dont nous donnons une cohérence à des événements parfois dispersés. Ricœur insiste également sur le fait qu’il faut toujours maintenir un équilibre entre deux attitudes : croire ce que les choses semblent dire et garder un esprit critique. Il admirait autant ceux qui cherchent le sens que ceux qui dénoncent les illusions. Il estimait qu’il faut écouter les deux.
Enfin, il considère que la vie bonne ne consiste pas seulement à chercher son intérêt personnel, mais à vivre avec, et pour les autres, dans des institutions justes. L’être humain ne se construit pas seul ; il devient lui-même grâce aux autres. Si l’on devait résumer toute sa philosophie en une phrase très simple : » Pour savoir qui nous sommes, nous devons apprendre à relire notre histoire, à comprendre le sens de nos expériences et à reconnaître que nous nous construisons dans la relation aux autres. «
