On imagine généralement que la propagande consiste à mentir, à inventer des événements ou à diffuser de fausses informations. Pourtant, l’une de ses techniques les plus efficaces consiste précisément à ne présenter que des faits exacts, mais soigneusement sélectionnés, de manière à conduire le public vers une conclusion déterminée. Il n’est pas nécessaire de falsifier la réalité lorsqu’il suffit de choisir ce que l’on montre, et ce que l’on passe sous silence.
Cette méthode, connue sous le nom de card stacking, ou sélection orientée des faits, est ancienne. Walter Lippmann, dans son ouvrage Public Opinion, publié en 1922, expliquait déjà que les individus se représentent le monde à travers les informations qui leur parviennent, et non par une connaissance directe de tous les événements. Celui qui sélectionne ces informations exerce donc une influence considérable sur la formation de l’opinion.
La première technique est la sélection des faits et des victimes. Prenons les manifestations et les violences qui les accompagnent. Lorsqu’un jeune homme est blessé lors d’une poursuite par la police l’émotion est considérable et son histoire devient un symbole. La gravité de sa blessure est incontestable, mais elle ne suffit pas à établir les responsabilités. Il faut examiner les circonstances.
Pendant ce temps, que deviennent dans le récit médiatique les autres victimes ? La restauratrice dont l’établissement a été dévasté et incendié, qui a été blessée et agressée ; les commerçants dont les vitrines sont brisées et les marchandises pillées, les policiers recevant des pavés sur leurs véhicules, les pompiers dont les interventions sont entravées et les automobilistes retrouvant leurs voitures incendiées ?
Que deviennent les enseignants, les personnels et les étudiants des établissements scolaires et universitaires dégradés, parfois récemment construits à grands frais avec l’argent public ? Les premières conséquences retombent sur ceux qui devraient bénéficier de ces équipements.
Toutes ces victimes existent, mais elles ne bénéficient pas nécessairement de la même visibilité.
La propagande commence lorsqu’on choisit celles qui méritent l’indignation et celles qui doivent rester dans l’ombre.
La deuxième technique est la répétition. Un slogan répété des centaines de fois finit par s’imposer dans les esprits. Le sigle ACAB, signifiant All Cops Are Bastards, en fournit un exemple. Derrière quatre lettres se trouve une condamnation collective qui efface les différences entre les individus et les situations, notamment parce que ce sigle vient des Etats-Unis où les choses sont totalement différentes, à l’inverse, qualifier systématiquement tous les manifestants de casseurs procède de la même généralisation. La répétition remplace progressivement la démonstration : ce qui est entendu continuellement finit par paraître évident, il en reste toujours quelquechose dans la tête des gens insuffisamment informés.
La troisième technique est le recours à l’émotion. Une photographie, une vidéo de quelques secondes, un visage ensanglanté ou un bâtiment en flammes provoquent une réaction immédiate. L’émotion précède alors la réflexion. Or une image peut être parfaitement authentique, tout en donnant une représentation trompeuse de l’ensemble des événements. Ce qui s’est passé avant ou après, ce qui se déroule hors du champ, disparaît. L’image devient une preuve émotionnelle, alors qu’elle n’est qu’un fragment de réalité.
La quatrième technique consiste à désigner un ennemi collectif. Le policier devient le représentant d’une institution à combattre, le commerçant celui d’un système économique de nantis, l’opposant politique celui d’une idéologie à éliminer du débat. On ne juge plus les actes, mais l’appartenance supposée à un camp.
Une conviction politique ne donne aucun droit de supprimer celle des autres.
La cinquième technique est la justification des moyens par la cause. Une revendication considérée comme juste finit parfois par servir d’excuse aux violences commises en son nom. Détruire des commerces, incendier des véhicules ou saccager des établissements d’enseignement devient alors, dans certains discours, une conséquence compréhensible de la colère sociale. Pourtant, la légitimité d’une revendication ne rend pas légitime n’importe quel comportement. Et les victimes de ces violences n’ont pas à supporter les conséquences d’un conflit auquel elles ne participent pas.
La sixième technique est le faux dilemme. On impose au public un choix entre deux camps : être pour ou contre la police, pour ou contre les manifestants, pour ou contre l’autorité. Celui qui condamne les violences des uns est immédiatement soupçonné de soutenir les autres. Cette polarisation empêche de reconnaître simultanément le droit de manifester, la nécessité du maintien de l’ordre, les fautes éventuelles des forces de sécurité et les responsabilités des auteurs de destructions.
À ces procédés s’ajoute aujourd’hui la puissance des réseaux sociaux, qui accélèrent la diffusion des images les plus spectaculaires et des formules les plus accusatrices. Les mécanismes de recommandation, les partages et les réactions émotionnelles favorisent souvent la circulation des contenus qui provoquent colère, peur ou indignation. Chacun finit par recevoir principalement les informations qui confortent ses convictions, tandis que les faits contradictoires sont ignorés ou rejetés.
Il faut cependant distinguer la propagande délibérée du simple biais de sélection. Un journaliste, un militant ou un citoyen peut présenter une vision partielle sans avoir consciemment l’intention de manipuler. Mais lorsque la sélection devient systématique et vise à produire une adhésion, nous entrons dans une véritable stratégie de persuasion.
Le plus inquiétant n’est donc pas seulement la circulation des fausses nouvelles. C’est l’utilisation de vérités partielles pour construire une représentation fausse de l’ensemble. Un public peut vérifier chacune des informations qu’on lui présente, constater qu’elles sont exactes et néanmoins parvenir à une conclusion erronée parce qu’il ignore tout ce qu’on ne lui a pas montré.
La propagande agit alors plus profondément encore : elle modifie progressivement les critères du jugement moral. Une violence sera dénoncée avec vigueur lorsqu’elle touche une personne appartenant à un camp, mais relativisée, excusée ou passée sous silence lorsqu’elle frappe le camp adverse. La souffrance n’est plus appréciée pour ce qu’elle est, mais selon l’identité de celui qui la subit.
C’est ainsi que se construit une société dans laquelle chacun possède ses vérités, ses victimes, ses indignations et ses silences.
La véritable indépendance d’esprit ne consiste pas à refuser systématiquement ce qu’on nous raconte, mais à rechercher ce qui manque au récit. Il ne suffit plus de se demander : « Est-ce vrai ? » Il faut ajouter : « Pourquoi me montre-t-on précisément cela, que ne me montre-t-on pas, et quelle conclusion cherche-t-on à me faire adopter ? »
Car on peut manipuler une population sans lui raconter un seul mensonge : il suffit de ne lui raconter qu’une partie de la vérité.
J’ai conservé les exemples concrets tout en plaçant au centre du texte les mécanismes de propagande. J’ai également distingué les faits établis des interprétations, afin que la démonstration elle-même ne tombe pas dans le travers qu’elle dénonce.
