
Il y a quelque chose d’étrange dans la manière dont on parle aujourd’hui de consommation. Nous sommes à la rentrée et le signe de la Vierge parle budget de rentrée. La grande question est consommer français même si l’on en plus les moyens, or ici il faut quand même éclaircir certains points..
Pendant des années, une grande partie de l’industrie française a été délocalisée. À mesure que les salaires augmentaient, la production se déplaçait encore. Peu à peule savoir-faire s’est éloigné, et les marques n’ont plus représentés ce qu’elle représentait autrefois.
Le textile en est un exemple évident : la grande maison Rodier, associé à une véritable fabrication française et à des pulls de très grande qualité, a progressivement fait produire une partie de sa collection en Italie, un pays proche. Rodier existe toujours en 2026, la marque se présente surtout comme une « maison de maille française créée en 1852 » et insiste sur son héritage, son style et ses matières. Elle a encore un site marchand actif, des collections femme et homme, un catalogue Printemps-Été 2026 et quelques boutiques physiques, notamment à Paris, Rennes et Le Mans, mais ce n’est plus du tout le Rodier industriel d’autrefois. Rodier reste une marque française et conserve quelques fabrications françaises ciblées, surtout sur certaines pièces particulières.
Comptoir des Cotonniers par contre a beaucoup décliné. La marque a été rachetée en 2005 par le groupe japonais Fast Retailing, propriétaire d’Uniqlo. Depuis, plusieurs restructurations ont eu lieu, avec de nombreuses fermetures de boutiques : 74 points de vente supprimés en 2021, puis encore 55 fermetures annoncées en 2023 avec plusieurs centaines d’emplois supprimés. En juin 2025, Comptoir des Cotonniers et Princesse tam.tam ont même été placés en redressement judiciaire, Fast Retailing envisageant encore de fermer environ un tiers de leur réseau commun. Mais l‘ancien dirigeant Frédéric Biousse estime que le problème ne vient pas principalement de Shein ou des plateformes chinoises, mais d’erreurs de stratégie et de produit. Le journal Le Monde – 24 juin 2025 – rapportait notamment qu’après le rachat, Fast Retailing a introduit chez Comptoir des Cotonniers des doudounes et des pulls en cachemire provenant des fournisseurs chinois d’Uniqlo, alors que la marque était auparavant connue pour ses pièces plus originales et ses silhouettes.
Chez Petit Bateau, il reste encore une certaine activité industrielle française, même si toute la production n’est plus faite en France. La marque est née à Troyes en 1893 et conserve son usine historique Saint-Joseph. Elle y fait encore du tricotage, de la teinture, du modélisme, des prototypes et certaines confections, Petit Bateau vend même quelques collections réellement « Made in France », tricotées et confectionnées à Troyes, mais indique que 85 % de ses vêtements en maille sont confectionnés entre la France, le Maroc et la Tunisie, depuis plus de trente ans. Certaines catégories nécessitant d’autres savoir-faire sont produites notamment à Madagascar et, pour une part plus réduite, en Asie. Donc la marque a délocalisé une grande partie de la confection, mais elle a conservé un outil industriel et des compétences à Troyes. Sur le site actuel, certains articles sont explicitement indiqués « Fabriqué en France » : par exemple des leggings en cuir, avec peaux provenant de Millau et fabrication dans des ateliers parisiens, ainsi que certaines chaussettes fabriquées en France.
Duralex raconte une autre histoire : celle d’une fabrication qui existe encore réellement en France, avec un produit identifiable, solide, durable, dont la qualité ne repose pas seulement sur une étiquette, mais qui est encore sur la sellette, pour un rachat afin de ne pas disparaitre. C’est précisément ce type d’industrie que l’on a envie de préserver.
Il subsiste aussi en France quelques îlots de savoir-faire très spécialisés par exemple les dentelliers de Calais et de Caudry, quelques manufactures de bonneterie comme Lemahieu ou Perrin, certains tisseurs comme ceux de Charlieu, et quelques ateliers qui ont réussi à conserver leurs métiers et leurs ouvriers qualifiés, ce sont des exceptions et le coût des produits est exorbitant s’adressant surtout aux grands couturiers et aux riches particuliers.
Malgré ces exemples, une grande partie de notre quotidien a changé. Les petites drogueries, quincailleries, merceries et commerces spécialisés ont disparu. Les grandes enseignes ont pris leur place, avec des gammes identiques, issues des mêmes fournisseurs et des mêmes zones de fabrication. Or beaucoup de ces produits viennent de Chine.
Il est donc un peu curieux de culpabiliser aujourd’hui celui qui achète directement sur une plateforme une petite pièce, un accessoire ou un vêtement qu’il ne trouve plus près de chez lui, ou qu’il trouverait en Europe beaucoup plus cher.
D’autant que « fabriqué en Chine » ne veut pas dire automatiquement « mauvaise qualité ». Les industriels chinois savent fabriquer du très bas de gamme comme du très haut de gamme. Tout dépend du cahier des charges, des matériaux utilisés, des contrôles et, tout simplement, du prix que le donneur d’ordre accepte de payer.
C’est même là une partie du paradoxe : une marque européenne peut faire fabriquer en Chine un article selon ses propres exigences, puis le vendre plus cher après transport, distribution, publicité et marges commerciales. Le produit chinois n’est alors pas soudain devenu meilleur parce qu’il porte une étiquette française ou européenne.
Cela ne signifie évidemment pas que tout se vaut, ni que toutes les plateformes sont irréprochables, mais présenter systématiquement ces produits comme médiocres ou dangereux est une simplification qui ne correspond pas toujours à la réalité. On peut d’ailleurs retrouver des produits dangereux dans les commerces peu scrupuleux et bas de gamme en Europe.
De plus, le consommateur ne peut pas acheter ce qui n’existe plus : on lui demande de soutenir les commerces de proximité alors qu’ils ont disparu, d’acheter français lorsque l’objet recherché n’est plus fabriqué en France, et désormais on taxe davantage les petits achats effectués directement à l’étranger.
À force, on finit par déplacer sur le consommateur la responsabilité d’une organisation économique qu’il n’a pas choisie. Le discours sur la « consommation responsable » se heurte au budget réel des ménages : un sous-vêtement fabriqué en France à 40 ou 50 € peut avoir une justification en termes de salaires, de charges, de petites séries et de fabrication locale, mais cela ne signifie pas qu’il soit accessible à une famille.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut tout acheter en Chine ou acheter en France, elle est beaucoup plus simple : si l’on souhaite que les consommateurs privilégient les produits français et les commerces locaux, encore faut-il leur proposer des produits disponibles, adaptés à leurs besoins et à des prix qu’ils peuvent réellement payer, sinon, la culpabilisation et les taxes risquent surtout de masquer une réalité beaucoup plus embarrassante :
Qu’avons-nous fait de notre industrie et de notre commerce de proximité ?
La fabrication française est devenue marginale et dispersée », l’accès au produit a disparu.
Bouchara qui vendait des tissus pour confectionner des vêtements ou du tissu d’ameublement existe encore, mais l’enseigne ne compte plus que 26 magasins en France aujourd’hui. Et pour quelqu’un qui cherche réellement du tissu d’ameublement, du voilage, un beau tissu au mètre ou quelque chose d’un peu original, l’offre physique est devenue très maigre hors de quelques grandes villes. À Paris, il reste encore des maisons spécialisées comme Tissus Reine ou des « showrooms d’éditeurs de tissus », mais cela devient presque un univers à part.
La disparition ne concerne donc pas seulement les usines, elle concerne donc aussi les lieux où l’on pouvait autrefois voir, toucher et choisir les produits. Les vêtements vendus par des marques françaises réputées, y compris dans le haut de gamme, n’échappent d’ailleurs pas à cette réalité : être une marque française ne signifie plus fabriquer en France. Une grande partie de notre industrie textile (du Nord en particulier) a été délocalisée depuis longtemps.
D’autres exemples actuels :
Ba &Sh est une marque de vêtements pas vraiment accessible au salaire moyen français, mais qui dit être française par sa création, son siège, son design et son organisation commerciale et pourtant ce n’est pas, au sens industriel, une marque de vêtements “fabriqués en France”*. En effet, une part très importante de la collection vient bien d’Asie, ils donnent eux-mêmes ces chiffres : pour 2024 les vêtements étaient frabriqués 27 % Europe, 19 % Maghreb, 8 % Turquie, 31 % Chine, 10 % Inde, 2 % Thaïlande, 2 % Corée, moins de 1 % ailleurs (où ?), au total 47 % de sa production provenait de Chine et d’Inde. En revanche, il y a bien en France toute la partie création, développement produit, sourcing, merchandising et préparation des collections. Ba&Sh explique que ses équipes dessinent et conçoivent les collections, puis que le service production les fait fabriquer dans des usines et chez des façonniers.
C’est pourquoi il paraît un peu facile de reprocher aujourd’hui au consommateur d’acheter un produit fabriqué ailleurs, lorsque les marques françaises elles-mêmes y font largement fabriquer leurs collections « française »
Autrement dit, ce que nous achetons directement aujourd’hui sur certaines plateformes peut provenir des mêmes régions industrielles que les produits qui passent auparavant par un importateur, une marque et plusieurs intermédiaires avant d’arriver dans nos magasins.
Cela ne signifie pas que les produits sont nécessairement identiques, mais cela rend l’opposition systématique entre « qualité française » et « mauvaise qualité chinoise » beaucoup moins évidente qu’on veut parfois nous le faire croire.
La question devient plus complexe que « les consommateurs achètent chinois, donc les usines françaises ferment ». Pour le consommateur, si l’on regarde simplement l’étiquette d’origine d’un vêtement courant, on reste bien souvent dans une logique de marque française et fabrication étrangère.
La désindustrialisation française a commencé bien avant Temu, AliExpress, ou Shein. Pendant des décennies, des entreprises françaises ont elles-mêmes cherché à réduire leurs coûts : d’abord en déplaçant certaines productions vers des pays à salaires plus faibles, puis plus loin lorsque ces salaires augmentaient. Dans le textile, ce mouvement a été massif.
Parfois, devant toutes ces contradictions, on peut tout de même se demander :
Y a-t-il eu des pilotes dans l’avion hexagonal ?
Sources vérifiées : Petit Bateau « foire aux questions », Comptoir des Cotonniers : nos boutiques, Ba & Sh : Rapport Développement durable 2024, page 19, rubrique « Répartition géographique de la production »
