La naïveté peut-elle conduire à l’irresponsabilité ?

Ici nous lâchons un instant l’astrologie, pour poursuivre une  réflexion qui tentera d’éclairer nos lanternes sur nos comportements privés qui sont analysés jour après jour par  les instances publiques ou privées, pour mieux nous contrôler, nous vendre, nous faire voter :  la question de la naïveté*. Dans un autre article, nous verrons comment discerner cela en astrologie.

Qu’est ce que la naïveté ?

La naïveté naît quelquefois d’un manque de lucidité « intellectuelle »,  mais aussi souvent d’un attachement profond au lien, à l’harmonie, à la continuité, et d’un refus intime de ce que la rupture, le conflit impliqueraient.

C’est  une manière de vivre dans le monde en croyant que la relation, la compréhension ou la bonne volonté, peuvent neutraliser ce qui est dur, violent ou injuste dans le réel. Elle repose sur l’idée implicite que, si l’on est suffisamment  patient, aimant certaines dynamiques  finiront par se transformer. C’est souvent un manque de pragmatisme. On est souvent surpris de voir que la naïveté, quelquefois présentée comme une foi, un irréductible  optimisme  et une idéologie assumée peut agir négativement notamment lorsque la naïveté devient source d’irresponsabilité, et qu elle conduit à nier ou minimiser les conséquences prévisibles des actes, par refus de voir certaines dimensions du réel.

Dans sa forme la plus commune, la naïveté consiste à traiter ce qui relève du rapport de force, comme s’il s’agissait d’un malentendu : on explique là, où il faudrait se positionner, on comprend là où il faudrait se retirer, on espère là où il faudrait accepter que certaines choses ne changeront pas. La naïveté se manifeste par une tendance à excuser, à relativiser indéfiniment, non parce que les faits ne sont pas vus, mais parce que les conséquences de les reconnaître pleinement, seraient trop coûteuses sur le plan affectif, identitaire ou moral. La naïveté permet de rester dans le lien, mais souvent au prix de soi.

Il est important de comprendre que la naïveté  tant qu’elle est inconsciente  relève de la protection, de l’histoire personnelle, parfois de transmissions anciennes,  devient problématique lorsqu’elle persiste malgré la conscience, lorsqu’on continue à ne pas voir, non par incapacité, mais pour éviter une perte, un conflit… ou une responsabilité. À ce moment-là, la naïveté n’est plus une innocence, mais une forme de renoncement à soi. Ce n’est pas une faute spectaculaire, mais une abdication silencieuse.

Dans les relations familiales, sociales, la naïveté prend souvent la forme d’une tolérance asymétrique : beaucoup de compréhension pour les uns, peu pour soi, beaucoup d’excuses pour certains comportements, peu de protection de ses propres limites.

La sortie de la naïveté consiste à rétablir une symétrie minimale  par dignité, cela peut signifier, rester en lien sans se rendre disponible à l’abus, écouter sans absorber, aimer sans se sacrifier.

La sortie de la naïveté ne se fait presque jamais par une révélation  ou une prise de conscience soudaine. Elle se fait par fatigue, fatigue de toujours expliquer, de toujours absorber, de toujours ajuster, de toujours comprendre à sens unique, fatigue de constater que, malgré les efforts, les dynamiques se répètent, que les asymétries persistent, que la violence – parfois subtile – ne disparaît pas.

À un moment donné, quelque chose ne consent plus : ce n’est pas une décision idéologique, c’est un seuil intérieur franchi : la personne ne devient pas plus dure, elle devient moins disponible à ce qui l’abîme.

Le moment-clé de cette sortie est celui du  changement de regard sur ce qui, jusque-là, était perçu comme une anomalie. Tant que certaines formes de domination, de manipulation, d’abus de pouvoir ou d’injustice sont vues comme des accidents, des exceptions, des déviations du normal, la naïveté persiste : on croit qu’avec assez de pédagogie, d’amour ou de patience, elles pourraient disparaître  (femmes victimes de compagnons pervers qui excusent leur bourreau, mais enfants dans des familles où l’on souffre,  par peur de quitter le cocon qui n’est plus vraiment protecteur depuis longtemps.

Lorsque ces mêmes phénomènes sont reconnus comme des réalités  récurrentes indépendantes de la bonne volonté, un basculement se produit : il ne s’agit pas de devenir cynique, mais de comprendre que certaines dynamiques existent,  qu’elles font partie du réel, non pas parce que quelqu’un n’a pas  compris.

À partir de là, le rapport change. On ne cherche plus à corriger l’autre, ni à transformer le système par la seule relation, on ajuste sa place,  on cesse de se tenir là où l’on sait que le coût sera toujours trop élevé.

La lucidité qui surgit finalement n’entraîne pas forcément la rupture extérieure, mais elle entraîne presque toujours une rupture intérieure : la fin de l’attente, la fin de l’illusion, la fin du rôle que l’on s’était attribué – ou que l’on a (par exemple dans une famille). On peut rester en lien, mais le lien n’a plus la même prise. Il devient limité, désidéalisé, parfois appauvri, mais il n’est plus vampirisant. On n’espère plus que les gens deviennent autres que ce qu’ils sont, mais on les prend tels qu’ils sont réellement, sans illusion et sans acharnement. La lucidité  réduit les paroles inutiles, les justifications, les débats sans fin. Elle se traduit par des actes simples : moins d’exposition, moins de disponibilité, plus de cohérence entre ce que l’on sent, ce que l’on pense et ce que l’on fait. Elle accepte d’être mal comprise, parfois jugée parce qu’elle ne cherche plus à convaincre, et ne cherche pas à avoir raison : elle cherche à être en paix (et à avoir la paix).

En contre partie, sortir de la naïveté implique un deuil, le deuil d’une image idéalisée, d’un espoir ancien, parfois d’un récit familial ou collectif. Ce deuil est souvent discret,  mais il marque un avant et un après,  non pas parce qu’on se méfie de tout, mais parce qu’on ne se ment plus à soi-même. On sait que le réel comporte des forces qui ne se négocient pas par la seule bonté, et l’on choisit alors de vivre, non pas, contre ce réel, mais en se tenant à un endroit où il ne détruit pas ce qui est essentiel.

Cependant, prendre les gens comme ils sont, ne signifie ni approuver leurs comportements, ni s’y soumettre, ni les excuser, mais reconnaître qu’ils agissent à partir de ce qu’ils sont capables de donnerCette acceptation est ce qui permet, de ne pas devenir insensible, car elle évite le ressentiment, et de ne pas devenir malheureux, puisqu’ elle met fin à la lutte intérieure contre ce qui ne changera pas : on se libère d’une déception chronique. On voit clair, on n’idéalise plus, on n’attaque pas, on n’espère pas à contre-réalité, on ajuste simplement la proximité, la confiance et l’engagement à ce qui est effectivement possible. C’est cette attitude lucide et sobre, qui permet de rester humain sans se perdre, ouvert sans souffrir,  sans s’user, la déception naissant de la rencontre entre une attente et le réel

Cependant, il serait faux et injuste de réduire toute déception à une idéalisation excessive. Certaines attentes ne sont pas des idéaux, mais les bases sur lesquels la relation devrait être établie : respect, cohérence, fiabilité minimale, absence de violence ou de manipulation. Être déçu parce que ces bases ne sont pas tenues ne signifie pas que l’on demandait trop, cela signifie que l’on a découvert quelque chose de dérangeant sur la réalité de la relation (ou du système) dans lequel on était engagé. Dans ces cas-là, la déception n’est pas un défaut de lucidité , mais le signe d’un éveil.

Lorsqu’une personne croit que ça va s’arranger, que l’autre va comprendre, que  les choses ne peuvent pas aller si loin, elle peut s’abstenir d’agir, de poser des limites ou de prendre les décisions nécessaires. Cette abstention n’est pas neutre : elle laisse les situations évoluer d’elles-mêmes,  parfois vers des issues dommageables pour soi ou pour autrui. Cette abstention devient une défaillance de la responsabilité, parce qu’elle empêche d’anticiper, de se protéger ou de prévenir. Ne pas vouloir voir un risque, une dérive ou un rapport de force, revient souvent à laisser faire, et laisser faire est déjà une forme d’action, même si elle est passive.

Quand la naïveté est inconsciente ou contrainte – par l’âge, la dépendance, la peur, l’ignorance réelle ou une position de faiblesse – elle relève de la vulnérabilité. . En revanche, lorsqu’une personne dispose des informations, perçoit les signaux, a déjà été confrontée aux conséquences possibles, et choisit malgré tout de ne rien changer pour éviter un conflit, une perte ou une remise en question, la naïveté devient une forme d’évitement et à ce stade, elle peut légitimement être qualifiée d’irresponsableL’irresponsabilité naît alors, du décalage entre ce que l’on pouvait raisonnablement prévoir et, ce que l’on choisit d’ignorer pour préserver  un lien ou un confort.  Par exemple, croire que tolérer indéfiniment est une preuve de maturité, ou que comprendre dispense d’agir conduit à maintenir des situations nocives, à exposer d’autres personnes à des risques, ou à cautionner indirectement des comportements problématiques : ici l’irresponsabilité ne vient pas d’un excès d’exigence, mais d’un refus d’assumer le coût de la lucidité.

Quelquefois, la naïveté peut produire une irresponsabilité diffuse, difficile à attribuer, parce qu’elle se présente sous des traits éthiquement valorisés : patience, tolérance, bienveillance, modernité,  ouverture (le fameux réveil). Or ces qualités, lorsqu’elles ne sont pas accompagnées de discernement et de limites, peuvent servir de couverture à l’inaction, l’indifférence. On ne fait rien, mais on se vit comme moralement irréprochable.

C’est là que la naïveté devient la plus dangereuse, car elle permet de se sentir  du bon côté,  tout en évitant d’assumer les conséquences concrètes de ce non-agir : on pourrait  parler ici des gens qui se réfugient derrière la loi qui n’est pas toujours humaine, ou qui dans une association  militent pour une cause discutable,  ces familles où les parents  ne savent pas mettre de limites à leurs enfants, ces directeurs d’école qui minimise les conséquences des indisciplines répétées,  etc, etc…

*on a traité le cynisme et l’iresponsabilité

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