7- La guerre de mon grand-père : le chat, le chien et ma grand-mère

Le plus ennuyeux, c’est que je suis un soir désigné pour commander et diriger un convoi d’obus qui doit ravitailler la 25em batterie. Nous partons, moi à cheval à capelle, et trois chariots menés par chacun, trois conducteurs et trois chevaux. Nous emportons deux cents obus dans chaque chariot, que nous sommes allés prendre au dépôt à quelques kilomètres et, nous devons retourner au bois d’Ermonville où doit percher quelque part la 25ᵉ batterie.

C’est à moi qu’incombe de mener ce convoi à bon port, de trouver la batterie dans un bois touffu et dans une obscurité complète. On m’a fait la leçon avant de partir en me faisant bien remarquer, que j’étais responsable du convoi : je me demande encore, si j’étais responsable attendu que je n’avais pas le grade voulu !

Je me rappellerais toujours de cette nuit, qui a été un vrai cauchemar : tout allait bien, on prend les obus, on les charge, j’étais content de mon rôle de brigadier qui m’exemptait de la corvée de chargement, nous partons sur la route du bois d’Ermonville, que je connaissais déjà, l’ayant prise plusieurs fois, quand sur la route même on commence à bombarder des tirs de harcèlement, à intervalles de trois minutes à peu prés. C’était une chose à calculer, car je dois faire passer mon convoi au galop, entre deux salves, et repérer l’endroit où ça tombe.

La première fois, nous arrêtons le convoi, le coup arrivé, nous partons au galop sur la route avec un grand bruit de ferraille et nous passons à peu prés le carrefour de la zone battue, mais arrivés dans un tournant, voilà qu’un conducteur de tête fait un écart,  une roue rentre dans un trou d’obus qui bordait la route : nous voilà propre pour sortir de là. Sans compter que ça tape et que les boches ont l’air de tirer au hasard : il fait nuit noire ! Heureusement, j’ai ma lampe électrique…

Je fais d’abord filer plus loin mes deux chariots non pris  afin de les mettre à l’abri, et je retourne au chariot enfoncé, où je demande aux conducteurs de placer des madriers sous les roues, et de piocher la terre pour faciliter leur sortie. Ce travail est fait non sans peine car on n’y voit pas clair : si de temps en temps j’allume ma lampe, il faut faire attention au repérage ; on est tellement embêté qu’on ne fait plus attention au marmitage qui continue.

Enfin, avec l’aide des six conducteurs attelés à la roue, nous réussissons à sortir le chariot ! Nous revoilà partis. Arrivés vers la batterie, je commence à chercher où est la 25e, chose difficile dans un bois. Laissant mes chariots sur la route, je pars sur mon cheval dans les bois et je demande à des gars, s’ils connaissent la 25e : j’ai cherché une heure ! Il est déjà plus de minuit : les servants de la 25e se réveillent pour décharger les obus, pendant que je me repose. Enfin, après avoir bu un coup, nous  repartons pour faire regagner le camp aux chevaux.

Sur la route, même stratagème pour le passage qui est marmité : passage au galop et, comme il est tard  qu’on est à vide, nous continuons d’un bon trot afin de regagner au plus vite notre plumard, car il faut reconnaitre que dans mon malheur : “j’ai quand même la chance de coucher dans un bon lit, celui du brigadier que je remplace”.

Bien entendu, on a dit mot à personne de ce qui était arrivé !

Mon stage terminé, le logis étant arrivé, je suis retourné à la batterie où nous continuons à aller faire nos travaux de tranchées à l’arrière ; cela est un bon boulot car nous aimons bien aller à l’arrière , à seulement 6 km, mais la route est souvent mauvaise et nous subissons souvent des bombardements. Nous avons avec nous un Margis très grand, très bon et pas fier avec lequel nous bavardons amicalement. Le repas est une véritable détente, malgré le froid, nous arrivons à faire chauffer nos victuailles, à couvert sous le bois. On m’a prévenu que c’est mon tour de permission de vingt jours et, que j’allais partir dans quelques jours, aussi je fais bien attention à moi, car je veux aller à Nice intact.

J’ai essayé d’adopter un chat sauvage qui a été dur à capturer, c’est un bel animal avec une belle queue comme un renard. Pour l’attraper j’ai reçu pas mal de morsures et de griffes et mes mains en souffrent, aussi pour l’apprivoiser je l’ai attaché à un piquet, dans la neige et le laisse avoir faim et froid afin de la rendre plus doux ; certes, il s’apprivoise petit à petit et il me reconnait quand je lui apporte quelques morceaux et il ne montre plus ses dents, ni ses griffes, mais par malchance un beau matin, je ne le vois plus ! J’ai toujours soupçonné mes camarades.

J’ai quand même adopté un chien, tout petit d’une chienne de la batterie,  appartenant au tailleur.  J’ai pris un chien marron, et Dumas un tout noir. Je l’ai appelé « Poilu » et Dumas l’a appelé « Pluto». Ces chiens* ont été gâtés et bien nourris. Ils sont toujours avec nous, aux tirs,  aux bombardements.

Quelques jours avant mon départ en perm, nous subissons un violent bombardement car nous commençons à être repérés, aussi n’étant pas de tir, et n’ayant pas eu le temps de les emmener en vitesse avec nous pour nous abriter dans les sapes, ils doivent subir l’épreuve à découvert,  attachés au pied de la pièce. Quel n’est pas notre étonnement, le calme revenu de les voir les oreilles en l’air,  ayant été les témoins du vacarme et de potentielles victimes sans s’en douter. Je dis à Poilu « tu sais je vais à Nice, ce n’est pas le moment de « claquer ».

La permission arrive enfin et, je pars pour la seconde fois depuis le front ; Je prends le chariot que je connais bien  qui me conduit au camp des chevaux et je passe la zone des bombardements. J’ai, bien entendu, mon petit chien avec moi et il a été mon sauveur car dans une gare de triage j’avais attrapé un mal aux deux genoux qui me paralysait la marche et comme j’ai mis mon chien sur mes genoux, grâce à sa chaleur, je n’ai plus rien ressenti le lendemain à la descente du train. Je m’en suis toujours souvenu.

Ma permission à Nice se passe bien comme la dernière : “j’ai une allure avec ma canne et mon chien sous le bras, comme mascotte !” . Ma famille accueille avec joie le fils et le chien. Après plusieurs jours de plaisirs et d’espérance que la guerre s’achève durant la perm, je dois reprendre le départ pour le front, mais cette fois je pars avec moins de cafard,  car je vais passer 24 h à Paris.

Je devais arriver à Paris à dix heures du matin, mais le train prend du retard à Marseille. Je m’arrange pour sauter dans un autre train défendu, avec quelques copains qui s’arrêtent aussi à Paris. Néanmoins notre train n’arrive que très tard dans la soirée et il n’est plus possible de voir Gaby et, de se présenter à sa mère. Mais tout s’arrange : comme je dois partir demain au front je m’aperçois que la date  apposée sur une permission faisant foi, ne dit pas l’heure du départ !

Je relève qu’il y a un train de poilus le matin à huit heures et, un le soir à cinq heures.  Je prendrais celui-ci et, je pourrais voir Gaby et sa famille. Ainsi fut fait : le lendemain après une nuit dans un hôtel modeste de la gare de Lyon, je me présente chez sa mère qui me reçoit bien, mais me dit la déception de Gaby, qui m’attendait hier, et je vais de ce pas rue St-Honoré, attendre Gaby à la sortie de son travail.

A midi tapant, je me trouve sous la porte cochère : c’est la première entrevue entre Gaby et moi.  C’est le coup de foudre !

Enfin après un détour à la maison, où la maman m’avait invité, nous passons un après-midi charmant avec Gaby,  qui pour finir , m’accompagne à la gare de Lyon, où je dois prendre mon train : baisers, adieux, et me voilà parti encore avec un plus gros cafard !

 Mais quelques heures plus tard je me trouve arrêté dans une gare de triage, où je dois dormir et manger pour être dirigé sur ma batterie, qui heureusement n’a pas changé de secteur. En mangeant  sur la table de cette cantine de Corbeil, je broie du noir et j’entends une belle musique qu’une infirmière joue au gramophone : J’aime ce morceau, je demande le titre à l’infirmière : c’est « Destinée » !

J’ai par la suite toujours aimé, cette chanson.

 

 

* Aux côtés des soldats, sous les obus, dans les tranchées, ils sont là : les chiens, au nombre de 20 000 durant les quatre années de la Grande Guerre, réquisitionnés dès le mois d’août 1914. Pour les poilus, ce sont des compagnons que l’on nourrit, que l’on caresse, que l’on soigne et que l’on dresse. D’abord, il faut leur apprendre à ne pas aboyer pour ne pas alerter l’ennemi, puis faire des meilleurs d’entre eux de véritables sauveteurs. Après chaque bataille, les chiens filent à la recherche des blessés. Ils s’emparent de l’un de leurs vêtements et, le rapportent aussitôt aux ambulanciers, qu’ils guident ensuite jusqu’aux combattants, parfois à des centaines de mètres de distance.

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