3 – La guerre de mon grand-père : premère soupe au front

“A Corbeil, c’est la dernière étape : nous devons débarquer à Germaine Est, pour aller à pieds à Reims En passant dans la Marne,  nous ne sommes pas bien vu, car les habitants ne nous sourient pas, ils se cachent et refusent de nous servir à boire :

« Ont-ils peur ?  Nous nous contentons de l’ordinaire servi par le camp de cette contrée.

Après nous être mis en route, nous arrivons à Reims ; le canon se fait déjà entendre à distance, mais le secteur est calme pour le moment.

Des avions passent, ce sont les boches, il faut se cacher sous les arbres : ici la neige nous accueille et il fait très froid…mais nous sommes couverts ; en marchant nous entendons tout à coup une salve de quatre coups de canon et vite, nous nous mettons à plat ventre, comme on nous l’a appris. Mais le sergent nous dit : « ce sont des départs, attendez les arrivées pour vous planquer », car nous ne savons pas encore distinguer les départs et les arrivées.

Nous traversons la ville de Reims, nous remarquons que de nombreux civils sont encore dans la ville et,cela nous fait plaisir, car il y a des jeunes et des femmes. Tous les magasins sont  en partie ouverts, le commerce marche quand même. Les boutiques ouvertes ont la cave  à côté, renforcée de tous côtés en cas de bombardement, et nous remarquons qu’il y a même des bistrots dans les caves aménagées. Évidemment, nous sommes en artillerie lourde, nous sommes à huit kilomètres du front infanterie : nous  devons nous rendre à environ un kilomètre, en avant de Reims.

Nous prenons la grand route de Chateaudun, nous y remarquons de grands trous d’obus de dix mètre de diamètre, il parait que ce sont les obus de 420 des boches qui les ont produits.  Par ci,  par là des murs effondrés, des maisons démolies, des arbres déracinés, mais ici il y a une équipe de cantonniers-soldats qui entretiennent ces routes, et arranges les dégâts au fur et à mesure.

Nous arrivons enfin à la batterie qui nous a été désignée, sur la route de Chateaudun, dans le parc du Château de Chandon, des fameux champagnes Chandon. Leurs grandes caves sont mêmes en face du parc et des hommes  civils et militaires  travaillent à la confection et à la mise en bouteille du champagne. Pour le moment le secteur est calme, car il fait très froid, et partout il y a de la neige et nous enfonçons nos chevilles dans cette neige molle.

On nous conduit au Château où est le PC du Capitaine, celui-ci a reçu les notes du dépôt et nous considère comme de fortes têtes, heureusement que notre Margis – maréchal –  un brave type  fait notre éloge et, nous recommande comme de bons soldats s’étant bien tenu durant le voyage. Le Capitaine Saclier**, un petit homme brun à moustaches, daigne enfin nous sourire, et nous dit qu’il va affecter chacun à sa pièce.

Pour ma part, je suis désigné à la première pièce, avec Néné, Versino : comme je suis considéré comme l’intellectuel, le capitaine aime mieux me garder comme servant artificier, car les conducteurs à cheval vont retourner à Reims où sont les écuries : ils ont de la chance car ils sont en ville et peuvent sortir le soir.

Nous regagnons notre canon et faisons les présentations. Il y a un grand parisien nommé Sureau, une grande gueule, comme on dit, un  grand paysan nommé Marin,  un nommé Fontonne , un  infirmier. Un jeune arrivé auparavant, nommé F. Fournier, des Savonneries de Marseille,  très riche, un corse nommé Picco enfin nous trois  Néné, Versino, et moi.

Le canon  fait 120 de long, et se manœuvre avec des leviers. Il est sur une plate-forme en bois, et le devant est camouflé par des sacs de terre, et des branches. Nous visitons la soute aux obus, qui deviendra mon antre, puisque je suis artificier. Il y a des obus sur des étagères dans une fosse, bien camouflée avec un plancher par-dessus, d’au moins un mètre cinquante d’épaisseur.

Les obus sont de 120, ils pèsent chacun vingt kilos, et doivent être graissés pour leur mise en canon,  munis d’une fusée appropriée et d’une gargousse, sorte de sachet de poudre d’un kilo. Nous visitons ensuite notre « cagna ». les anciens l’ont très bien aménagée, c’est une sorte de pièce creusée dans le sol, d’environ trois mètres sur quatre, recouverte d’un épais plancher, d’au moins un mètre d’épaisseur, avec pierres, gravois, et sacs de terre. L’intérieur est coffré de bois, et de madriers, plafond et murs. Au fond sont des planches formant des lits, les unes au niveau du sol, à zéro mettre quarante, les autres, superposées. A la tête, il y a des étagères où sont déposées nos affaires, nos bougies, etc. Il y a des tables pour écrire et des escabeaux.

Après nous être installés, le chef de pièce, un « margis » vient nous souhaite la bienvenue, puis c’est la soupe. Nous devons aller par deux, la chercher au Château où sont les cuisines, et c’est dans la « cagna » avec un bon feu de poêle, car il y a le chauffage, que nous mangeons notre première soupe au front.

Le secteur est décidément calme, car nous avons pour notre premier soir comme réception,  du champagne payé par Fournier, et nous trinquons, et naturellement comme j’ai la réputation de chanter, je commence mon répertoire : nous ne sommes décidément pas malheureux, ce jour là.

Mais Sureau*, nous recommande de nous coucher car il nous apprend que nous sommes souvent réveillés la nuit pour des tirs, ou des coups de mains, sorte de petites attaques de secteur. Nous regagnons nos couchettes : au dessus des planches superposées, il y a de bons matelas de paille et des couvertures à nous, malgré le froid et, la neige à l’extérieur,  nous avons chaud dans notre baraque, à huit avec un poêle.

Après une bonne nuit, car nous n’avons pas été réveillé, nous nous levons à sept heures. Il fait encore nuit et la neige est encore tombée en abondance. Nous partons au plateau, pour prendre le jus et un quart de gnôle chacun. Nous cassons la croute avec pain et sardines à l’huile. Nous devons nous hâter pendant que  le secteur est calme, et  devons aller devant nos batteries creuser  des tranchées et des cagnas. Nous sommes équipés de nos manteaux, de sabots fourrés de paille car il gèle ce matin là,  de pioches et pelles. Nous emportons notre repas froid, car nous ne devons rentrer que le soir.

Nous voilà sur place, le travail est commencé et nous devons continuer, on fait marcher la pioche avec entrain, car il fait froid, nous nous arrêtons seulement pour taper nos pieds et nos mains malgré les gants car nous les sentons gelés.

Nous avons cependant de petits abris souterrains, à côté, où nous allons manger notre repas, après l’avoir fait chauffer à l’alcool, mais nous avons très froid, tandis que la neige continue à tomber. Nous échangeons nos impressions avec mon copain niçois « qu’est ce que tu dirais d’une promenade sur la jetée à Nice, au soleil ? ». Cela semble si loin, cette ville où l’on ne voit jamais la neige.

On dirait que tout le monde est gelé, il n’y a pas un seul coup de canon. Nous avons mené pendant longtemps une vie de terrassiers, faisant des tranchées, des abris, pour des reculs ou des avancées éventuelles. Je mentionnerais seulement quelques petites attaques, ou coups de mains, la nuit, attaque qui durait environ une heure, se composant de tirs de vitesse, afin de permettre à nos fantassins de sortir des tranchées et d’aller prendre quelques prisonniers, pour le service de renseignements.

Nous avons passé  grosso modo un bon hiver 1917/18 avec un calme presque parfait, nous permettant de sortir quelquefois le soir après « le travail », de faire quelques fêtes, et on commence à aimer le pinard qui coute cinq sous, avec le champagne, que Fournier nous paie de temps en temps (la bouteille d’un quart vaut trois francs !).

Comme nous sommes dans le parc de Chandon, la fille Chandon qui est restée vivre à Reims dans les grandes caves aménagées, vient de temps en temps, nous voir. Elle doit avoir le béguin soit de Fournier soit de notre chef de pièce : en tout cas, elle accepte d’être la marraine de notre première pièce et nous du coup, nous nommons  notre pièce du nom de « Marie » Ce jour- là a été une fête au champagne !

Quelques fois le soir, à tour de rôle, nous sortons clandestinement en bande de trois, car il faut que quelqu’un reste à la pièce en cas d’alerte : nous nous rendons à Reims ville. Toute la ville est dans l’obscurité, mais la neige nous éclaire, et du reste nous avons pris l’habitude de l’obscurité. Nous voyons des civils, qui se promènent et font leurs courses, nous allons dans les bistrots des caves, où des soldats sont installés et boivent et jouent aux cartes, il y a même les jeunes filles du pays qui servent ; cela nous change un peu de notre vie taciturne, à la batterie.

Notre vie de terrassier à Reims continue, les plus anciens sont aux caves de Chandon  travaillant aux différentes industries du champagne : le soir ils nous apportent de la liqueur de champagne.

Une fois sur quatre, notre pièce – canon – est de garde, c’est-à-dire que nous sommes toute la nuit sur pieds et l’on tire un coup de canon de temps en temps, pour harceler les routes de ravitaillement : c’est une nuit déprimante, quoique nous nous relayons par quatre, pour ne pas y passer toute la nuit car il fait toujours très froid.

Cette façon de faire a son inconvénient : c’est plus fatiguant parce que nous faisons marcher la pièce à quatre hommes au lieu de huit. Surtout quand on nous commande un tir de huit coups de vitesse, moment où il faut aller vite. Je suis le pointeur, le voyeur en obus : après les avoir graissés, munis de la fusée demandée, car les obus sont toujours munis de la fusée appropriée au tir demandé.  Il y a la fusée sensible qui éclate à la surface du sol, la fusée percutante qui éclate en retard en touchant le fond du sol, et la fusée aérienne qui est poinçonnée pour éclater en l’air à un certain instant. Après une nuit pareille nous sommes, bien entendu, exempts de travail de piochage, le lendemain, à moins d’alerte à la batterie.

Vers la belle saison, en 1917, au moment des fontes des neiges, le secteur devient un peu plus mouvementé : ce sont des attaques qui se multiplient souvent la nuit pour des tirs de cent cinquante coups en vitesse, pendant que tout gronde autour de nous. Dès fois, le téléphone étant coupé, il faut prendre les ordres au Château, à tour de rôle, et ça tape dans le parc, qu’il faut traverser à plat ventre.

Au Château tout le monde est réveillé, le « cuistot » est sur pieds, pour préparer le jus, après le tir, et cela fait du bien. Les embusqués du Château, comme le tailleur, le bottier, l’infirmier sont dépêchés aux pièces, pour nous aider. Les officiers et le capitaine sont sur les dents et, règlent le tir sur des cartes. Le château est démoli dans sa partie haute, mais le sous-sol est renforcé et solide : le poste de commandement est à l’abri.

Nous avons subit de grandes attaques au printemps 17, de forts bombardements. Nous sommes pris à partie et ne pouvons répondre car des obus éclatent dans le parc, et notre cagna subit des vibrations intenses, heureusement que nous sommes exempts de tir car cela tape dur. Et nous ne nous sentons pas à l’abri. Ce sont cent cinquante boches qui tapent et cela remue : on appréhende que un de ces cent cinquante fasse mouche, dans ce cas nous pourrions dire adieu à l’humanité : dans ces moments le moral est bas, et l’on pense au pays et on souhaite vivement la fin de cette guerre.

Nous n’allons plus aux travaux de terrassiers, car il faut tirer plusieurs fois dans la journée, souvent la nuit. On est alerté par téléphone, mais nous sentons quand on doit y aller,  car les attaques commencent toujours par de grands roulements comme le tonnerre, qu’on entend. Aussi nous nous disons étant couchés : « il faut se préparer ! ». Couchés habillés, nous n’avons que nos godillots à enfiler et le casque à coiffer, le masque aussi bien entendu. Quand l’alerte sonne, nous sommes vite sur la pièce et nous nous préparons à tirer le nombre de coups demandés.

“Nous commençons à nous faire à cette vie…

.*le noms et prénoms ont été modifié, excepté les gradés ; le Capitaine Saclier a été cité plusieurs fois  par la suite pour les faits d’armes de son groupe.

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