Le cynisme normalisé conduit-il à l’irresponsabilité ?

Dans ce texte,  je vous soumet la pensée d‘  Hannah Arendt* qui  n’était ni sociologue ni psychologue, mais philosophe politique : elle s’intéressait à la façon dont les sociétés fonctionnent, obéissent, renoncent à penser, et parfois basculent dans l’inhumain sans violence spectaculaire apparente. 

Mes réflexions ont rencontré les siennes lorsque je me suis intéressée à la question du cynisme qui me semble conduire directement au sentiment d’irresponsabilité. Puisque les autres sont indifférents au mal de leurs congénéres, de la société pourquoi devrais-je me sentir concerné ?

Arendt a montré que le mal ne vient pas toujours de la cruauté ou de la haine, mais très souvent de l’absence de pensée personnelle.

Elle a formulé une idée devenue célèbre : la “banalité du mal”. Cela signifie que des gens ordinaires, bien intégrés, obéissants, efficaces, peuvent participer à des systèmes profondément injustes, sans se vivre comme mauvais, simplement parce qu’ils s’adaptent, exécutent, rationalisent et cessent de se poser des questions morales. Ce point fait directement écho à l’adaptation froide et le cynisme normalisé.

Pour Arendt  le pouvoir naît de l’action collective et du sens partagé, la violence apparaît quand ce pouvoir s’effondre : la responsabilité est toujours individuelle même dans un système contraignant. Autrement dit, dire « je n’avais pas le choix » n’est jamais totalement vrai. Il y a toujours un moment où penser par soi-même est possible, mais coûteux.

Hannah Arendt dérange parce qu’elle refuse  les excuses idéologiques, les justifications par le système, la dilution de la responsabilité dans le collectif. Elle montre que le danger majeur des sociétés modernes n’est pas la barbarie visible, mais la normalisation de l’obéissance sans pensée, de l’efficacité sans conscience, l’adaptation sans conflit intérieur.

Hannah Arendt est la philosophe qui a montré que le pire peut advenir, non pas quand les gens sont mauvais, mais quand ils cessent de penser et de se sentir responsables de ce qu’ils font (fameuse expérience des étudiants qui torturent un homme parce qu’on leur dit qu’il ne ressent rien, alors qu’ils voient qu’au contraire il montre des signes de souffrance).

Hannah Arendt est souvent mal comprise,  parce que ce qu’elle dit est inconfortable, et va à contre-courant de réflexes intellectuels  répandus. Quand Arendt parle de  banalité du mal , beaucoup entendent :  tout le monde est un peu coupable . C’est l’inverse. Elle veut dire que le mal peut être commis sans haine, sans monstruosité, sans intention, simplement par conformisme, obéissance, adaptation, routine. Cette idée choque parce qu’elle retire le confort de penser, que le mal vient toujours d’êtres exceptionnels.,

Arendt insiste sur un point très dérangeant : même dans des systèmes contraignants, la responsabilité individuelle ne disparaît jamais totalement. Cela ne signifie pas que tout le monde est héroïque ou libre, mais qu’il existe toujours un point où l’on peut penser, juger, refuser. Cette idée est lourde à porter, car elle empêche de se réfugier entièrement derrière  le système ,  l’époque ,  la hiérarchie .

Nous aimons les récits clairs : les méchants d’un côté, les innocents de l’autre. Arendt refuse cette simplification. Elle montre des zones grises, des enchaînements, des glissements. Elle décrit des individus ordinaires pris dans des logiques qu’ils ne questionnent plus : on demande  une exigence de lucidité.

J’ai pensé que ces observations  rejoignent  la pensée asiatique sur un point essentiel : le réel humain n’est ni blanc ni noir, et vouloir le réduire à des oppositions morales parfaites conduit souvent à l’aveuglement.

Dans le taoïsme, par exemple, le réel est pensé comme : mouvant, contradictoire, traversé de tensions, impossible à figer dans des catégories absolues.

Le yin et le yang ne sont pas le bien et le mal : ce sont deux polarités en interaction, chacune portant une part de l’autre. De la même façon, Arendt refuse les partages simples entre  bourreaux et victimes. Elle s’intéresse à cette zone intermédiaire, profondément humaine, où l’on obéit, hésite, s’adapte, renonce parfois à penser sans pour autant se vivre comme immoral.  La zone entre-deux est simplement humaine. Arendt ne croit pas à l’homme moral parfait : on glisse du cynisme à la cruauté, avec les arguments qui semblent les plus justes.

Y-a-t-il des marqueurs en astrologie de la violence qui peut dériver du cynisme ? …. On le verra dans un prochain article, et vous pourrez le repérer vous-même.

 

*née en 1906 en Allemagne et morte en 1975, elle a fui le nazisme dans les années 1930 et a vécu  aux États-Unis.