Le bal des hypocrites

Comment se débarrasser d’un concurrent gênant ? Une  plate forme  de vente en ligne  jusqu’ici invisible aux passants, veut avoir pignon sur rue dans un haut lieu du commerce comme un  Mac Do sur les Champs Élysées, comme un Tati qui a fait faillite, mais dans les beaux quartiers.

Beaucoup de personnes qui ne sont pas d’origine parisienne, ou qui n’ont jamais mis les pieds à Paris, se demandent ce que signifie la polémique qui enfle au sujet d’une certaine marque de vente par correspondance qui veut s’installer dans les murs du BHV (Bazar de l’Hôtel de ville).

Avant tout, je ne ferais pas de comparaison avec nos grands ateliers de couture français, qui font des vêtements pour les personnes aux revenus élevés, et dont la réputation n’est plus à faire bien que concurrencés par Milan, ou Londres : ici il s’agit de vendre à monsieur et madame tout le monde,  la femme qui gagne moins que son homologue masculin, et qui quelque fois élève seule ses enfants, à laquelle on ne propose que des leggings ou des jeans bon marché dans les super marchés. Cette polémique n’a rien à voir avec le niveau de qualité et d’équité  des marques françaises, qui comme chacun sait, vendraient toutes des vêtements « made in France », fabriqués par des petites mains françaises, et dont les matières seraient parfaitement écologiques. Probablement que la terre  cache la lune, parce que j’ai trouvé dans mes vêtements achetés sur des plates formes françaises de vente en ligne, chez lesquelles je me suis souvent fournis   des étiquettes de « made in India », ou ailleurs, en Asie. 

Quel est ce haut lieu parisien qui ose se compromettre ?

Le Bazar de l’Hôtel de Ville, plus connu sous le nom de BHV, est né en 1856. Son fondateur, Xavier Ruel, un commerçant lyonnais installé à Paris, ouvre un petit magasin de quincaillerie  52 rue de Rivoli, juste en face de l’Hôtel de Ville. La légende raconte qu’il aurait sauvé l’impératrice Eugénie dont la voiture s’était emballée, et qu’en remerciement, il aurait reçu une somme d’argent qu’il investit aussitôt dans le développement de son commerce. Il nomme d’abord son magasin Bazar Napoléon, puis Bazar de l’Hôtel de Ville,. Dès le départ, Ruel propose une idée nouvelle pour l’époque : des prix fixes, affichés pour tout le monde, et la possibilité de circuler librement dans le magasin. Il veut offrir à chacun des objets utiles et abordables pour la vie quotidienne. Le succès est immédiat. Les Parisiens viennent y acheter des outils, des casseroles, des tissus, des lampes, des jouets, à prix raisonnable. Ce concept moderne fait du BHV un magasin populaire et pratique, très différent des grands magasins luxueux des boulevards.. Dans les années 1950 à 1970, il connaît son âge d’or : c’est le paradis du bricolage, de la maison et de la vie pratique. Le personnel est compétent, les rayons sont bien fournis, et le magasin attire un public varié, des familles modestes aux habitants du Marais.  En 1991, il est racheté par le groupe Galeries Lafayette, qui modernise le magasin tout en conservant son identité de lieu populaire et accessible. En 2013, le magasin garde ses rayons de bricolage mais se tourne aussi vers la mode, la décoration et la création contemporaine,  le BHV. Après plus d’un siècle et demi d’existence, il a su garder la même idée fondatrice : être un magasin pour tous, pratique, vivant et profondément parisien. 

C’est tellement parisien, que les pauvres provinciaux – éloignés ou pas des grandes surfaces de vente –  que nous sommes se demandent pourquoi on les culpabilise parce qu’ils achètent  sur ces plates formes en ligne depuis qu’ils ne trouvent plus rien dans nos villes délestées de commerçants spécialisés, non seulement en vêtements mais aussi en quincaillerie, en mercerie,  boutiques de tissus telle qu’auparavant Bouchara , de matériel de peinture artistiques, etc, car on trouve de tout sur ces plate-formes.

Inventer un scandale qui enfle, au point que l’État s’en empare, État  qui a autre chose à faire en ce moment, État qui n’est même pas capable d’empêcher l’accès par les enfants aux sites pornographiques sur internet, alors que ceux-ci possèdent des telephones  dès le CM2 : telle est la méthode employée pour supprimer un concurrent, manifestation de naïfs à l’appui, au moment où des centaines d’emplois disparaissent par la faute de nos propres dirigeants, qui ne savent pas s’adapter. Tel fut le sort d’Ikea qui passa du projet d’aller dans une ville verte sans emploi, à une ville plus accueillante qui en bénéficia. Refuser la marche inexorable du monde est impossible, car les filatures ont été détruites, la matière première n’existe plus ou presque, les artisans sont morts, ceux qui se battent sont harcelés par les financiers, et  n’ont que la  niche des gens aisés pour prospérer.

On ne mettra évidemment pas l’accent sur la beauté, la couleur et le dessin des tissus vendus sur la plate-forme dont certains ressemblent à de la soie en étant du polyester, sur les  modèles plus originaux, plus exotiques, que seules des femmes aisées qui voyagent peuvent s’offrir en parcourant la planète (achats bon marché aux États-Unis, paréo thaïlandais, robes de chambre japonisantes, etc) . On nous parle avec dédain du  polyester versus  le coton, alors  que la culture du coton  souvent considérée comme naturelle et inoffensive, est en réalité l’une des plus destructrices sur le plan écologique..

Le coton demande énormément d’eau car pour produire un kilogramme de coton, il faut entre dix et vingt mille litres, soit environ deux mille cinq cents litres pour un simple t-shirt. Dans les régions chaudes et arides où il est principalement cultivé – Inde, Pakistan, Ouzbékistan – cette irrigation excessive vide les nappes phréatiques et assèche les rivières. L’exemple le plus connu est celui de la mer d’Aral disparue, après des décennies d’exploitation pour arroser les champs de coton. À cela s’ajoute un usage massif de produits chimiques. Bien que le coton n’occupe que deux à trois pour cent des terres cultivées dans le monde, il consomme près de quinze pour cent des pesticides utilisés globalement. Ces substances contaminent les sols et les cours d’eau, détruisent les insectes pollinisateurs et mettent en danger la santé des agriculteurs, souvent mal protégés. Les engrais, eux, libèrent du protoxyde d’azote, un puissant gaz à effet de serre, et provoquent  une asphyxie des milieux aquatiques par excès de nutriments.
L’impact sur les sols est tout aussi grave. L’irrigation intensive et les produits chimiques salinisent les terres, les rendant stériles à long terme. Dans certaines zones d’Asie centrale, les champs de coton ont transformé des terres fertiles en déserts. Cette monoculture fragilise les écosystèmes, fait disparaître la biodiversité et accroît la dépendance des populations locales à une seule ressource économique. La transformation du coton en textile ajoute encore à la pollution. Le blanchiment, la teinture et le tissage nécessitent beaucoup d’énergie et de produits chimiques, souvent rejetés sans traitement dans les rivières. Comme la production se concentre dans des pays où l’électricité provient du charbon, l’empreinte carbone de la filière est particulièrement élevée. Ainsi, malgré son image de fibre “naturelle”, le coton conventionnel est loin d’être écologique. Seule sa version biologique*, cultivée sans pesticides, ni engrais de synthèse, réduit une partie de ces impacts, mais elle reste minoritaire et consomme encore beaucoup d’eau. Des alternatives existent, comme le coton recyclé, le chanvre, le lin ou les fibres issues de la pulpe de bois, qui demandent moins de ressources et respectent davantage les sols : une matière première omniprésente, mais obtenue au prix d’une lourde dette écologique et dont le coût à l’achat est conséquent. Une marque française de prêt-à-porter créée en 1995, adorée des françaises connue pour son style simple et intemporel  utilisant du coton,  communique depuis quelques années sur une démarche plus responsable. Sur le plan écologique, la marque a fait des progrès mais reste moyenne. Elle utilise de plus en plus de coton biologique et de fibres éco-responsables, mais pas encore sur toute sa production,  elle manque aussi de transparence sur la provenance des matières et sur les conditions de travail dans ses usines.

Alors qui peut vraiment dire que nous pouvons nous suffire à nous-même en matière de vêtements, alors que nous avons toujours recouru aux contrées lointaines pour la matière première grâce à nos comptoirs, la Chine en tête pour la soie, et  le coton qui est encore  vecteur d’esclavage ?

En effet,  à partir du XVIᵉ siècle, grâce aux comptoirs établis par les rois de France, créés pour développer le commerce et l’influence du royaume, les Français échangeaient des produits européens (textiles, armes, outils) contre des ressources locales (épices, or, esclaves, sucre, café, cacao.). Ces comptoirs servaient  de bases stratégiques pour protéger les routes maritimes et affirmer la présence française, face aux autres puissances coloniales (Portugal, Angleterre, Espagne, Hollande).  Les derniers comptoirs français en Inde comme Pondichéry, Karikal, Mahé, Yanaon et Chandernagor, ont été rétrocédés à l’Inde entre 1950 et 1962. Aujourd’hui,  ils ont disparu en tant qu’entités politiques, même si certains anciens comptoirs comme Pondichéry,  gardent encore une forte empreinte culturelle française et  ont laissé place à des réseaux commerciaux modernes, basés sur le droit international, les entreprises privées et la diplomatie économique plutôt que sur la conquête territoriale. La France a signé des accords bilatéraux avec de nombreux pays pour faciliter les échanges (baisse des droits de douane, protection des entreprises françaises, etc.). Au lieu de comptoirs royaux, ce sont désormais de grandes entreprises (comme Total Energies, Bolloré, ou Danone) qui assurent la présence économique française à l’étranger, souvent via des filiales ou des partenariats locaux, or TotalEnergies produit les matières premières dans ses divisions chimie et polymères, qui alimentent l’industrie textile en amont,  fournissant les composants pétrochimiques nécessaires à la fabrication du polyester, tissus eux-mêmes produits  ensuite, vendus à des  et industries textiles , qui fabriquent les fibres  utilisées pour les vêtements.

Aussi, ici  nous pouvons  encore dire la phrase de Françoise Sagan  « nous ne savons jamais ce que le passé nous réserve »*,  en étant de bonne foi, les dindons de la farce inventée par d’autres. En fait, ces grandes plate-formes appartenant à la Chine créent des comptoirs en occident, avec l’aide des multinationales. « 1984 » n’est pas loin.