On ne sait jamais ce que le passé nous réserve : Big Brother

«  1984  » de Georges Orwell  (Eric Arthur Blair)   écrivain, journaliste, essayiste, critique social, de  nationalité  britannique, né en Indes,   conte la vision prophétique d’un monde qui ressemble de plus en plus à celui qui  se profile devant nous. Ses textes véhiculent une réalité  désespérante dans laquelle les chefs états, sont des  dictateurs.

Souvent « pour expliquer le simple il faut passer par le compliqué », disait Levi Strauss, voici un topic sur ce livre d’anticipation écrit après 1945* qui peut restituer un peut l’idée de ce que nous constatons, dans le désordre actuel.  Son roman, une dystopie, nous plonge dans une société où les mots ont perdu leur sens et où penser librement est devenu dangereux. Ce roman ne parle pas seulement d’un régime politique, mais de la peur, du mensonge et de ce qui fait de nous des êtres humains.

Dans 1984,  la géopolitique repose sur un monde divisé en trois super-États totalitaires Océania – où vit le protagoniste qui englobe les Amériques, les îles britanniques, l’Australie et une partie de l’Afrique. Son régime est dirigé par le Parti et son chef symbolique, Big Brother.

Eurasia couvre l’Europe continentale et la Russie. Son idéologie est semblable à celle d’Océania, bien qu’elle porte un autre nom.  

Estasia – qui comprend la Chine, le Japon et une partie du sud-est asiatique. Ces trois blocs sont constamment en guerre, mais les alliances changent périodiquement : Océania peut être un jour alliée à Eurasia et le lendemain à Estasia, sans que la population ait le droit de remarquer la contradiction.

L’objectif réel de cette guerre perpétuelle n’est pas la victoire militaire, mais le contrôle intérieur des populations : la guerre justifie la répression, la pénurie et la propagande. Ainsi, la géopolitique du roman n’est pas tant un affrontement idéologique, qu’un système global de domination mutuelle, où chaque État maintient sa population dans la peur, la soumission et l’ignorance. Les rapports de force  reposent sur un équilibre cyniquement stable, entre les trois super-États. Aucun ne peut vaincre les deux autres durablement, et chacun a besoin de la guerre pour maintenir son propre ordre intérieur et  les trois puissances sont militairement équivalentes

Les zones contestées se situent surtout dans les régions frontalières (Afrique équatoriale, Moyen-Orient, Inde, etc.), où la guerre est constante, mais sans issue décisive. Cette guerre sans fin n’a pas pour but la conquête réelle, mais le maintien d’un état de tension qui permet de justifier la dictature.

Ingsoc est le système politique d’Océania, dirigé par le Parti  personnifié par Big Brother. C’est un totalitarisme absolu fondé sur la surveillance, la censure et la manipulation de la pensée. Il contrôle non seulement les actes, mais aussi les esprits et le langage grâce à la novlangue

Le Parti résume sa doctrine dans trois slogans contradictoires mais obligatoires : « la guerre, c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force. » Ces paradoxes traduisent la logique centrale du régime : la vérité n’a pas d’importance, seul compte le pouvoir de définir ce qui doit, être vrai.

L’objectif réel d’Ingsoc est de maintenir une hiérarchie figée (élite du Parti intérieur, Parti extérieur, puis masse des prolétaires), détruire la pensée individuelle et réécrire sans cesse le passé pour rendre toute révolte impossible, créer une société où le pouvoir existe pour lui-même, sans but économique ou idéologique, juste pour durer.

Ingsoc (English Socialim), c’est le socialisme vidé de son contenu humain et moral, transformé en une machine de domination totale. Il illustre la perversion d’un idéal politique en système de contrôle, où les mots signifient l’inverse de ce qu’ils prétendent dire.

La novlangue (Newspeak en anglais) est l’outil linguistique central d’Ingsoc – c’est-à-dire le moyen par lequel le pouvoir contrôle la pensée : ce langage est  une arme politique.  La propagande réécrit instantanément l’histoire pour effacer les contradictions. Le peuple doit croire que « l’ennemi a toujours été le même », ce qui renforce le contrôle mental et la dépendance au Parti.

Le principe est « qui contrôle le langage contrôle la pensée » : l’idée fondamentale est que la langue façonne la réalité. Si vous supprimez les mots pour dire liberté, justice, vérité ou révolte, alors ces idées deviennent littéralement impensablesLa novlangue n’est donc pas seulement un outil de communication, mais un instrument de réduction du champ de la conscience. La novlangue simplifie le vocabulaire : par exemple, « bon » reste, mais mauvais devient « non-bon » ; excellent devient « plus-bon » ou « double-plus-bon ».
Résultat, on appauvrit la nuance, et on supprime la possibilité de penser la différence. Elle élimine les synonymes, les antonymes, les nuances morales ou émotionnelles, tout ce qui pourrait encourager la réflexion critique (au lieu de dire handicapé moteur, on dit personne à mobilité réduite, ou mieux P.M.R).

Elle fusionne les mots idéologiques pour les rendre indiscutables : Ingsoc est English Socialism compressé, sans possibilité de distance critique : pensée/crime (crimepensée),  la simple idée de contester le Parti devient un crime, « bonne pensée » devient « pensée conforme » .

Ingsoc ne cherche pas seulement à contrôler ce que les gens font, mais ce qu’ils peuvent imaginer. En réduisant la langue, le Parti réduit les possibilités de révolte intellectuelle.

La novlangue devient le moyen de rendre Ingsoc éternel, car si les mots pour le contester n’existent plus, la contestation devient impensable. Orwell décrit cela comme la destruction du « vieux langage », celui des livres, des émotions, de la mémoire.

L’intention d’Orwell , ancien journaliste et observateur des régimes totalitaires, voulait montrer comment un État peut pervertir le langage pour détruire la vérité. La novlangue est l’aboutissement du mensonge politique : le langage ne sert plus à dire le réel, mais à fabriquer une réalité officielle.

Ainsi, Ingsoc et Novlang sont les deux faces d’un même projet : dominer la pensée par la structure même des mots.

Dans ce monde, le langage est au centre de tout : quand les mots changent, la réalité change avec eux. L’auteur cherche à comprendre pourquoi parler vrai devient une forme de liberté, et comment la maîtrise du langage peut décider du sort des esprits. Orwell  n’impose pas une idéologie : il cherche à protéger la vérité du langage et la liberté de penser.

Ces expériences l’ont convaincu que la vérité morale ne se trouve pas dans les systèmes, mais dans la lucidité et l’honnêteté du regard humain. 1984 est une défense du langage clair contre la contamination idéologique. 1984 est donc la synthèse d’un homme qui a tout vu : la misère, l’idéalisme et le mensonge , et qui, face à tout cela, a choisi la vérité nue des mots comme dernier refuge de la liberté. 

Orwell rejette les systèmes qui prétendent savoir ce qui est “bon” pour tous. Il critique les idéologies fermées, qu’elles soient fascistes, communistes ou ultra-libérales. Pour lui, toute idéologie finit par sacrifier l’individu au nom d’un idéal abstrait. Il redoute les sociétés où les individus cessent de penser par eux-mêmes, non par contrainte, mais par habitude ou confort mental.

Ce qu’il craint le plus, ce n’est pas la tyrannie militaire, mais la servitude volontaire : quand les gens s’habituent au mensonge et, cessent d’y voir un problème. Le pire totalitarisme, écrit-il en substance, est celui où les gens aiment leur propre esclavage.

Être libre, c’est penser sans appartenir : garder la capacité de juger le pouvoir, quel qu’il soit. 

Chez Orwell, la liberté n’est jamais donnée : elle se pratique. Elle commence quand on ose penser avec ses propres mots, dans un monde qui nous dicte ce qu’il faut croire. Il voit dans la liberté quelque chose de profondément humain et moral.

Être libre, ce n’est pas faire ce qu’on veut, mais rester capable d’aimer, de compatir, de dire “non” à l’inhumain :  la liberté n’est jamais totale, mais chaque fois qu’un être humain pense, écrit ou aime sincèrement, elle renaît.

La vérité est un acte moral, pas une opinion, dire la vérité est le devoir premier de l’écrivain et du citoyen, La vérité ne dépend ni du pouvoir, ni du parti, ni de la majorité. Mentir consciemment ou accepter les mensonges collectifs, c’est renoncer à sa liberté intérieure. 

Orwell a observé que tout pouvoir absolu falsifie les faits pour se maintenir. Qu’il se dise de droite ou de gauche, le pouvoir totalitaire réécrit le passé, contrôle le langage, manipule la peur. Le vrai danger n’est pas la force, mais le mensonge organisé, quand l’État décide ce qui doit être “vrai”.

Dans 1984, « 2 + 2 = 5 » symbolise cette victoire du pouvoir sur le réel.  La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. »La liberté commence donc par le courage intellectuel : celui de ne pas se mentir à soi-même

À travers 1984, on comprend que la liberté ne dépend pas seulement des lois ou des dirigeants, mais de la manière dont chacun garde le lien avec la vérité.
Quand les mots servent à cacher plutôt qu’à dire, la liberté s’efface. Mais tant qu’il reste quelqu’un pour nommer les choses avec justesse et courage, il reste aussi une part d’espoir.
Orwell nous rappelle que la liberté commence dans les mots, dans ceux qu’on choisit, qu’on défend, qu’on refuse de laisser mentir. 

Le roman se termine sur une note positive en faisant découvrir l’amour à notre héro qui doit apprendre que c’est le seul pouvoir, qui le conduira vers le chemin de la vie. 

 

 

*1984 est l’inversion de 1948*, l’année de la rédaction. Orwell joue lui-même avec le temps, comme le fait le Parti dans le roman. La traduction de 1984 a circulé dans le monde entier, et se trouve en livre de poche.Ce n’est pas un futur de science-fiction : c’est la prolongation possible du présent. La date inversée donne un sentiment d’urgence