Je poursuis avec vous ma réflexion sur la question des relations affectives et la question de subjectivation : peut-on aimer quelqu’un sans considérer que cet amour nous donne des droits sur son existence.
L’amour, qu’il soit parental ou conjugal, contient parfois une contradiction profonde : nous prétendons aimer l’autre pour ce qu’il est, mais nous attendons souvent de lui qu’il corresponde à ce que nous désirons qu’il soit.
Cette contradiction se trouve au cœur de nombreuses difficultés familiales, particulièrement lorsque les enfants devenus adultes revendiquent leur indépendance et remettent en question les attentes de leurs parents.
Le processus de subjectivation désigne la construction progressive d’un individu comme sujet autonome, capable de reconnaître ses désirs, ses valeurs et son identité propre. Mais cette construction se heurte parfois aux projections familiales.
Un enfant ne naît pas dans un univers psychologiquement neutre : il arrive dans une famille qui possède déjà son histoire, ses frustrations, ses ambitions et ses attentes*. (Sur le plan astrologique il faut en tenir compte, c’est ce qui fait la différence entre deux personnes qui ont le même théme). Il devient parfois, sans le savoir, celui qui doit poursuivre les aspirations des parents, assurer la continuité d’un modèle familial (parents qui comptaient sur le fils/la fille pour prendre la succession d’une entreprise, d’une ferme, par exemple)..
Durant l’enfance, ces attentes sont généralement acceptées, comme naturelles. C’est souvent à l’âge adulte que survient une prise de conscience : l’individu découvre qu’une partie de son identité, s’est construite en réponse aux désirs d’autrui. Cette découverte provoque quelquefois des conflits profonds, voire des ruptures familiales tardives.
Aujourd’hui, les explications courantes se limitent trop souvent à dénoncer les » parents « toxiques , l’emprise ou la manipulation ». Ces situations existent réellement et doivent être reconnues. Mais l’utilisation systématique de ces expressions réduit parfois des relations humaines complexes, à une opposition entre victimes et coupables. Elle encourage la recherche de responsabilités, sans toujours permettre de comprendre les mécanismes psychologiques qui se transmettent d’une génération à l’autre. Se libérer des attentes parentales, ne signifie pas nécessairement avoir achevé son individuation.
Un adulte qui continue de définir son identité exclusivement par opposition à ses parents demeure, d’une certaine manière, prisonnier de cette relation. La véritable autonomie suppose également de reconnaître ses parents comme des êtres humains, ayant leur propre histoire, leurs contradictions et leurs limites, sans pour autant excuser leurs comportements, lorsqu’ils ont été destructeurs.
Cette question rejoint celle de la maternité, dont les représentations traditionnelles connaissent, aujourd’hui, une remise en cause importante. Les femmes osent davantage parler ouvertement du prix physique et psychologique de la grossesse, de l’accouchement et de l’éducation des enfants.
Pendant des générations, la maternité a été présentée comme un accomplissement naturel et un bonheur presque obligatoire. Les douleurs, les transformations corporelles, les difficultés sexuelles, les conséquences parfois durables sur la santé et la perte de liberté individuelle, ont trop souvent été minimisées, au nom de l’amour maternel.
Or, aimer ses enfants ne signifie pas que leur naissance n’a rien coûté à leur mère. Une femme peut avoir profondément désiré sa maternité, aimer ses enfants toute sa vie et reconnaître lucidement les sacrifices qu’elle a consentis. Le bonheur affectif n’efface pas les conséquences physiques. Même la présence d’un compagnon attentif et conciliant ne supprime pas l’asymétrie biologique, entre les femmes et les hommes.
Cette liberté nouvelle de parole, dérange particulièrement les courants qui restent attachés à une conception traditionnelle des rôles féminins. La maternité cesse d’être une obligation morale, pour devenir une expérience, pour laquelle les femmes revendiquent le droit de parler sans embellissement, mais aussi le droit de se passer.
La diminution du désir d’enfant s’inscrit également dans une société matérialiste, où les contraintes économiques, les exigences professionnelles et la valorisation de l’indépendance personnelle, rendent la parentalité plus difficile à envisager.
Les hommes aussi peuvent redouter les responsabilités durables, les conséquences d’une séparation, et les restrictions imposées à leur liberté. Toutefois, le choix de ne pas avoir d’enfants, ne relève pas nécessairement de l’égoïsme : les motivations sont multiples et la responsabilité envers autrui ne se limite pas à la parentalité.
Il existe néanmoins un lien psychologique important, entre les sacrifices consentis par les parents, et les attentes qu’ils nourrissent ensuite, envers leurs enfants.
Lorsque les enfants deviennent adultes, les relations avec leurs parents entrent dans une nouvelle phase. Les liens affectifs demeurent, mais ils doivent désormais trouver un nouvel équilibre entre des personnes qui possèdent chacune leur identité, leurs convictions, leurs aspirations et leur liberté. L’amour familial ne repose plus sur la dépendance de l’enfance, mais sur la capacité de deux générations à entretenir une relation fondée sur l’intérêt mutuel, le respect et la compréhension.
Les difficultés apparaissent lorsque l’un continue de considérer l’autre à travers le rôle qu’il occupait autrefois, sans reconnaître la personne qu’il est devenu, tandis qu’une difficulté supplémentaire apparaît lorsque l’enfant devenu adulte conserve les attentes affectives de son enfance. L’enjeu est la recherche d’une adéquation entre des adultes qui s’aiment et souhaitent préserver leur lien sans renoncer à leur individualité.
Cette contradiction traverse les générations. Les parents ont souvent été eux-mêmes soumis aux attentes de leurs propres parents. Ils reproduisent inconsciemment des comportements dont ils ont parfois souffert, transmettant ainsi des fidélités familiales, des frustrations et des modèles relationnels, qui n’ont jamais été véritablement interrogés.
Rompre avec ses parents ne suffit donc pas à interrompre cette transmission. Les mêmes mécanismes de projection se retrouvent dans le couple, les amitiés et les relations sociales. On peut refuser d’avoir des enfants et continuer à attendre de son conjoint qu’il réponde à des besoins affectifs hérités de son enfance.
Inversement, reconnaître les difficultés de la maternité, les limites des parents et les contradictions de l’amour familial ouvre la voie à des relations moins fondées sur le sacrifice et la culpabilité.
La véritable question n’est donc pas de savoir, combien nous avons donné à ceux que nous aimons, mais ce que nous attendons d’eux en retour.
Aimer n’implique ni de renoncer à toute attente de réciprocité, ni d’accepter l’indifférence ou le mépris. Mais l’amour ne confère aucun droit de propriété sur l’existence d’autrui.
La maturité affective consiste précisément à reconnaître cette limite : nos enfants ne nous
appartiennent pas, notre conjoint n’est pas chargé de réparer notre histoire personnelle, et les sacrifices que nous choisissons de consentir ne nous autorisent pas à décider de la vie des autres.
Aimer véritablement, c’est reconnaître à l’autre le droit de devenir lui-même, y compris lorsqu’il ne devient pas celui que nous avions imaginé.
Il existe cependant un autre aspect de la subjectivation dont on parle beaucoup moins : le droit des parents à retrouver leur propre existence lorsque leurs enfants sont devenus adultes. On considère comme naturel que les enfants quittent le foyer, construisent leur vie, choisissent leurs relations et leurs activités. Mais accepte-t-on aussi facilement que leurs parents prennent à leur tour une indépendance affective, intellectuelle et sociale ?
Une mère (un père) qui, après avoir consacré une grande partie de sa vie à sa famille, découvre de nouveaux centres d’intérêt, s’engage dans une activité associative, transmet bénévolement ses connaissances ou consacre du temps à des personnes étrangères au cercle familial, ne rencontre pas toujours la compréhension de ses enfants. Ceux-ci ont parfois conservé l’image d’une mère dont la disponibilité leur demeure acquise, même lorsqu’ils n’en ont plus quotidiennement besoin. Son attention tournée vers d’autres personnes est alors ressentie comme une forme de dépossession.
L’argent introduit ici un paradoxe révélateur. Une activité rémunérée serait plus facilement comprise et acceptée, parce qu’elle répond aux critères habituels de la réussite et de l’utilité sociale. En revanche, donner librement son temps, sans rechercher de contrepartie financière, devient difficile à comprendre dans une société où presque toute activité semble devoir être justifiée par ce qu’elle rapporte. Cette incompréhension est d’autant plus troublante lorsque les enfants ont grandi dans une famille où le partage, la générosité et l’entraide étaient des valeurs vécues au quotidien.
Comment expliquer que des enfants élevés dans l’esprit du partage en viennent à mesurer si fortement la valeur des engagements à l’aune de l’argent ?
La transmission familiale n’est jamais une simple reproduction : chaque génération réinterprète les valeurs reçues, à travers les exigences et les représentations de son époque.
Le parent découvre alors que ses enfants ne partagent pas nécessairement sa conception de l’existence. Mais les enfants doivent également découvrir que leurs parents ne sont pas seulement leurs parents : ce sont des individus qui conservent leurs aspirations, leurs convictions et leur besoin de relations humaines.
L’indépendance affective ne saurait être un privilège réservé aux enfants. La subjectivation est un processus qui concerne chacun, à tous les âges de la vie.
En astrologie humaniste, cette difficulté à aimer sans posséder nous renvoie aux fonctions respectives de la Lune, de Vénus et de Pluton.
La Lune représente l’attachement affectif, les besoins de sécurité, la mémoire émotionnelle et les habitudes acquises durant l’enfance. Elle conserve l’empreinte des premières relations familiales, ce qui explique la persistance de certaines attentes infantiles chez l’adulte : le besoin d’être aimé, protégé et reconnu demeure, même lorsque la dépendance matérielle a disparu.
Vénus représente l’amour relationnel, l’attirance, le plaisir du partage, la recherche d’harmonie et la reconnaissance de la valeur de l’autre, il ne s’agit plus seulement de recevoir une sécurité affective, mais de construire une relation dans laquelle chacun existe pour lui-même. Vénus pose donc la question de la réciprocité.
Pluton introduit la question du pouvoir, de la possession, de la domination et de la peur de perdre l’autre. Lorsque l’attachement devient exclusif, l’amour se transforme parfois en volonté de conserver une influence sur l’existence d’autrui. Mais Pluton représente également la nécessité de transformer profondément ces mécanismes, notamment lorsqu’ils sont inconscients et hérités de l’histoire familiale.
La Lune cherche à conserver le lien, Vénus cherche à entretenir la relation, tandis que Pluton confronte l’individu à ce qu’il cherche à posséder ou à contrôler dans une relation.
Il serait cependant réducteur de considérer Pluton uniquement comme une planète de domination. Il représente également la transformation des attachements inconscients et la remise en question des rapports de pouvoir. Un aspect Lune – Pluton ou Vénus – Pluton ne condamne donc pas à une relation possessive : il met en évidence un travail de conscience concernant la dépendance affective, les attentes et la liberté de chacun.
La Lune assure la continuité affective, tandis que Vénus invite à réinventer la relation lorsque les rôles familiaux changent. Pluton intervient lorsque cette transformation exige d’abandonner une ancienne forme de pouvoir ou de dépendance.
L’enjeu est de passer d’un attachement fondé sur le besoin de conserver l’autre à une relation dans laquelle l’amour reconnaît pleinement sa liberté.
C’est précisément ce qui se joue lorsque les parents et leurs enfants devenus adultes doivent apprendre à s’aimer autrement, sans renier leur histoire commune, ni considérer que les liens affectifs leur donnent des droits sur l’existence de l’autre.
