Nous faisons de l’astrologie, ce qui ne veut pas dire que nous ne sommes pas capables de rectifier le destin que la naissance nous a attribué au départ, sans réagir : c’est pour cette raison qu’on apprend à penser, en soulevant certains points et en les débattant.
Cette fois-ci, j’aborderais la naïveté versus le cynisme en trois textes, qui espérons-le, éclaireront notre capacité à nous connaitre suffisamment pour nous défendre de nous-même, et du monde environnant.
Tout ce qui est possible, achetable et rentable est-il légitime ? N’y a t il plus d’éthique ?
Ceux qui refusent cette optique utilitariste, même discrètement, maintiennent la possibilité d’un autre rapport au monde. Ils montrent que l’on peut vivre sans tout réduire à l’argent, au pouvoir ou à la performance. Ils ne sauveront pas la société à eux-seuls, mais sans eux, il ne resterait plus grand-chose à transmettre.
Cette remarque, je me la suis faite à propos des solutions des puissants de la planète qui substituent à la force la puissance de leur portefeuille, ce qui existait déjà depuis de nombreuses années dans les télé-réalités, les jeux télévisés intrusifs, la propension a changer son corps en le transformant par la chirurgie esthétique, le sport intensif, les tatouages, afin d’en faire un instrument performant, puissant ou plus représentatif dans une forme d’exhibitionnisme !
Nous voyons le glissement progressif de l’éthique vers la seule logique de la puissance mesurable, visible, et plus précisément de la puissance financière et symbolique qui se présente sous une forme plus diffuse et plus acceptable socialement : la puissance du portefeuille.
Le cynisme n’est pas né au XXIᵉ siècle, il a toujours existé, porté par ceux qui savaient contourner les règles, profiter des systèmes et tirer avantage des valeurs sans y adhérer vraiment, mais longtemps ce cynisme est resté discret. Il se cachait derrière des discours moraux, des conventions sociales, une façade de respectabilité. Même hypocritement, on continuait à reconnaître qu’il existait des limites, des principes, une idée du juste et de l’injuste.
Aujourd’hui ce cadre a volé en éclats. Le cynisme n’a plus besoin de se dissimuler : il s’expose, se revendique et s’impose comme une forme de lucidité moderne : réussir, gagner, optimiser, être visible et performant sont devenus les critères dominants, l’argent et la notoriété servent de boussole. On ne demande plus si une décision est juste, mais si elle est efficace, ceci imprègne tous les domaines. Le plus inquiétant est que les jeunes générations n’ont pas connu autre chose : c’est le paysage dans lequel, elles apprennent à vivre.
Peu importe comment on gagne, pourvu qu’on gagne. Peu importe ce que l’on sacrifie, pourvu que cela fonctionne : la performance remplace l’exemplarité, la stratégie remplace la loyauté, l’adaptation remplace la fidélité. Le corps est vécu, comme un outil à optimiser, à corriger, à rentabiliser : cette vision est encouragée, valorisée, récompensée.
Dans ce contexte, l’éthique devient un luxe, voire un handicap. Celui qui hésite, qui doute, qui refuse certains compromis est perçu comme lent, fragile ou inadapté. Le cynisme apparaît alors comme une protection : ne pas croire, ne pas s’attacher, ne pas être dupe. Mais cette protection a un coût invisible, car elle érode peu à peu la confiance, le lien et la capacité à se projeter dans quelque chose de commun.
Il existe pourtant des femmes et des hommes qui refusent d’ y adhérer complètement, qui ne se présentent pas comme des modèles, ne donnent pas de leçons, ne revendiquent pas une supériorité morale, mais essaient simplement de rester cohérents avec ce qu’ils estiment juste et préfèrent parfois perdre un avantage plutôt que trahir un lien, renoncer à une opportunité, plutôt que se renier, ralentir plutôt que se vendre (l’affaire du Groenland en est un exemple).
C’est précisément pour cela qu’ils dérangent, puisque leur existence rappelle qu’un autre choix est possible sans discours, sans slogans, car ils montrent que tout n’est pas inévitable, alors on les ridiculise , on les qualifie de naïfs, d’idéalistes, de trop sensibles, de déconnectés du réel.
Le ridicule devient une arme sociale qui permet de disqualifier sans débattre, d’écarter sans avoir à se remettre en question. Ces personnes dérangent aussi parce qu’elles réintroduisent des notions que le cynisme cherche à effacer : la responsabilité, la fidélité, la notion de limite. Là où le cynisme affirme qu’on n’a pas le choix, elles montrent que le choix existe, mais qu’il a un prix (souvent se fâcher avec beaucoup de gens).
Ce rejet n’est pas anodin, il s’agit d’un mécanisme de défense, car reconnaître que certains font autrement, oblige à assumer que l’on aurait pu faire autrement soi-même. Le cynisme fonctionne comme un anesthésiant moral : il évite la culpabilité en affirmant que tout se vaut et que personne n’est responsable !
Ceux qui restent fidèles à leurs valeurs brisent cette illusion, ils réintroduisent la question du sens : là où l’on préfère parler d’efficacité, ils rappellent que certaines décisions engagent durablement, et qu’on ne peut pas toujours revenir en arrière.
Dans une société qui fuit le tragique, ceux qui le rendent visible deviennent gênants. Le plus simple est alors de les discréditer, de les marginaliser ou de les présenter comme inadaptés au monde moderne.
Au fond, la question n’est pas seulement morale, elle est générationnelle. Une société, une famille, un clan tiennent parce qu’ils transmettent autre chose que des techniques de survie, à savoir des repères, des limites, une idée de ce qui vaut la peine d’être vécu.
Aujourd’hui, ce qui se transmet le plus facilement, c’est la méfiance, l’ironie, le chacun pour soi. Le cynisme devient un héritage implicite : ne pas croire, ne pas s’attacher, ne pas être dupe et les jeunes grandissent avec l’idée que l’engagement est dangereux, que la loyauté est risquée, que la sincérité expose.
L’enjeu n’est pas de revenir à un passé idéalisé, ni de nier les contraintes du monde actuel, il est de se demander quel monde nous laissons à ceux qui arrivent car une société qui ne transmet que le cynisme condamne les générations suivantes à choisir entre l’adaptation froide ou le vide intérieur. À l’inverse, même minoritaires, même fragiles, les formes de résistance ouvrent un espace, elles rappellent que la réussite n’est pas la seule mesure de la valeur d’une vie, et que tout n’a pas vocation à être rentable.
Retrouver l’enfant qui vit en soi n’est ni un retour en arrière, ni une régression : c’est la capacité à se sentir concerné par ce que l’on fait, cela ne rend pas nécessairement plus heureux, mais cela rend moins clivé, c’est déjà une forme de résistance.
