19-La guerre de mon grand père : cela nous attriste, mais nous mangeons

Nouveau départ après trois jours, quel dommage, nous étions si bien ici, mais les boches sont de nouveau très loin, nous attelons et de nouveau nous nous jetons à leur poursuite.

Arrivés dans un petit bourg, nous nous installons dans des hangars, c’est sans doute provisoire. Notre pièce, la première, réputée comme la plus débrouillarde, est désignée pour aller à trois kilomètres d’ici, faire un tir de représailles sur un secteur allemand, pour les prendre par surprise dans leur passage sur route ; « Gare à nous, car  ils vont vraiment nous répondre, mais c’est l’ordre ! ».

On doit arriver à  la tombée de la nuit, nous attelons et partons au trot, en silence. Nous arrivons juste comme la nuit tombe, dételons et aidons le servant à mettre en batterie, à la lisière du bois. Tout se fait en silence, car nous ne voulons pas signaler notre présence ; après cela nous nous retirons à trente mètres,  afin de ne pas effrayer les chevaux. Nous attachons nos bêtes à un arbre et, veillons à ce qu’ils ne fassent pas de bruit. Nous voilà assis près des chevaux, et comme nous avons faim et, que nous attendons que le tir soit terminé, nous cassons la croute car dans nos musettes,  nous avons du pain et du saucisson.

Mais, c’est un drôle de paysage qui nous entoure, car nous sommes entourés de cadavres de boches, dans tous les coins. Inutile de nous cacher de ces visions, car il y en a partout, cachés sous les branches ou à découvert : les pauvres, ils n’ont pas eu le temps de les ramasser, et ils ont l’air de nous tenir compagnie. Cela nous attriste, mais nous mangeons sans les regarder.

Qu’y faire, on ne peut plus rien pour eux ! Drôle de vie que cette sale guerre, des jeunes comme nous… que leurs parents attendent. Pendant ce temps, nous en tuons d’autres avec notre tir,  mais eux peuvent faire de même, sans se connaître, sans s’en vouloir.*

Les servants ont commencé leur tir de cinquante coups en vitesse et,  il va falloir foutre le camp, aussitôt après leur réponse : c’est ce que nous faisons, le tir ne traine pas et, je m’imagine, moi qui suis artilleur, l’échauffement de nos camarades.
Quarante minutes se sont à peine écoulée que déjà nous recevons l’ordre d’atteler, ce qui est fait en rapidement et en silence, afin d’écouter si la réponse arrive. Mais ils ont du être surpris et ils ignorent notre position, car nous avons le temps de partir, et avant qu’ils soient revenus de leur surprise nous nous trouvons sur la route, et nous sommes déjà loin.

Comme je suis conducteur de tête, j’ai du mal à guider mes chevaux, surtout  au trot, parce qu’il fait nuit noire. Nous revenons enfin au campement, que nous avons quitté il y a à peine trois heures, la soupe nous attend et nous mangeons de bon appétit. Il est déjà neuf heures trente, quand on va se coucher, on passe une bonne nuit dans le hangar plein de paille.

Le matin : nouveau départ et course après les boches sur la route ! Ils sont vraiment à bout, ils sont vannés avec leur longue barbe, en haillons et affamés.Nouvelle escale à Saint-Michel et après nous être restaurés nous allons dormir, fatigués de cette longue étape. Nous passons une bonne nuit calme sans se douter de ce qui nous attend…c’est le 10 novembre 1918.

Ce n’est que le lendemain au moment de partir que tous attelés et attendant le signal de départ, que le capitaine, après avoir reçu une estafette, réunit les officiers et  annonce que l’armistice est signée et, que l’ordre de cesser le feu est donné.

On ne peut décrire notre joie, on s’embrasse, les larmes aux yeux, on ne peut y croire, on se pince les uns les autres, pour voir si ce n’est pas un rêve. Mais les chefs de pièce nous disent de dételer et, de remiser les chevaux et les canons. On nous donne repos toute la journée et on va sans doute fêter ça !

Malheureusement le ravitaillement est mauvais et c’est à peine si nous mangeons comme tous les jours, et on n’a même pas de vin pour fêter cet heureux événement. Il n’y a pas de communications. Mais notre joie est quand même certaine ! Le courrier n’arrive pas non plus,  à quoi bon écrire !

J’écris mon journal de route et je lis, car hormis le soin des deux chevaux que j’ai en garde, je n’ai plus rien à faire ici : le conducteur travaille moins, qu’un artilleur.

Nous remarquons aussi à St-Michel* des femmes allemandes, qui n’ont pas voulu suivre les régiments, car  elles disent aimer les français, plus gentils, moins rustres, plus poétiques ; beaucoup se sont engagées comme infirmières, et elles sont gentilles.

Nous passons un bon mois à St-Michel en repos, que nous avons bien mérité, après cette course à travers les routes et les campagnes je suis bien ici : avec mes deux chevaux, je voyage plus en arrière, et je fais les commissions pour les copains, je pars tous les jours avec le Margis qui est un brave type,  avec lequel je m’entends bien : il n’est pas le dernier à faire de l’œil aux infirmières et aux dames qui vendent dans les coopératives.

Il me fait ses confidences, ces ravitaillements sont un passe temps, on fait nos courses pour la batterie, on va boire dans un bistrot, et on retourne au camp, le seul problème c’est que je dois veiller en marchant au trot de mes chevaux, car il y a celui qui monte qui a la manie de somnoler en trottant et, il butte souvent au risque de me faire casser le coup, aussi je dois le réveiller à coup d’éperons.

J’ai rencontré à St-Michel, une charmante veuve qui consent à me louer une chambre, et je la partage avec mon ami Gaillant, un parisien lettré, qui s’est vite lié d’amitié avec moi. Nous sommes tous les deux  bien soignés par notre logeuse : un bon lit, de beaux draps, un pot à eau, on  se croirait à l’hôtel.

C’est de ce pays que je pars en permission de détente de vingt jours. Quelle joie ! C’est la première permission où nous partons avec le plaisir  de savoir que nous en sommes sortis. Après avoir bien remercié notre jolie veuve, qui n’a pas accepté de l’argent, mais qui m’embrasse, je pars avec promesse d’écrire et de revenir.

 

 

*  la seconde bataille de la Marne  appelée aussi la bataille de Reims avec les évènements décisifs du 15 a 21 juillet 1918 (voir précédemment) a permis la victoire.

** notes : “Au total, la moitié des tués français de la Grande Guerre l’ont été avant 1916. Et près d’un quart lors des cinq premiers mois du conflit, au cours d’une séquence chronologique représentant au total moins de 10 % de la durée totale de la guerre. Lors de la Première Guerre mondiale, les pertes au combat s’inscrivent à des niveaux sans précédent historique : on compte près de 9 millions de morts parmi les belligérants occidentaux, le nombre des blessés avoisinant sans doute le chiffre total de 21 millions. Les pertes moyennes des années 1914-1918 s’élèvent à près de 900 tués par jour pour la France, à plus de 1 300 pour l’Allemagne ; elles approchent le nombre de 1 450 pour la Russie.

Les journées de bataille les plus meurtrières du xxe siècle sont d’ailleurs celles de la Première Guerre mondiale, et non celles du conflit suivant : du 20 au 23 août 1914, l’armée française compte 40 000 tués, dont 27 000 pour la seule journée du 22. Le 1er juillet 1916, l’armée britannique compte pour sa part 20 000 morts et 40 000 blessés.

La course de vitesse engagée entre les services de santé et les moyens de la mise à mort n’a en effet guère été favorable aux premiers. Si, dès le début du siècle, on ne meurt plus qu’exceptionnellement de maladie à la guerre, en raison de la vaccination contre le tétanos et le typhus en particulier, la mort violente au combat triomphe à sa place. Les blessés entrés dans la chaîne de soin pendant la Grande Guerre sont atteints dans 70 % des cas aux bras et aux jambes. Non parce que les membres sont plus exposés que le reste du corps, mais parce que les blessures à la tête, au thorax, au ventre, provoquaient le plus souvent la mort immédiate, avant toute possibilité de soin.

Le nouveau mode de combat a ainsi démultiplié les traumatismes physiques. La balle moderne, propulsée par les poudres sans fumée apparues à la fin du xixe siècle, infligea des blessures d’une gravité sans précédent en raison de sa force de pénétration et de l’effet de souffle accompagnant son impact. Quant aux éclats projetés à haute vitesse au moment de l’explosion des obus, leur force vive était telle qu’elle permettait aux plus importants d’entre eux de dilacérer les corps, d’arracher n’importe quelle partie de l’organisme humain. Comment le sens de sa propre vulnérabilité corporelle chez les combattants ne se serait-elle pas trouvée prodigieusement aiguisée par cette efficacité croissante d’armements de plus en plus diversifiés ?

La présence de handicapés de guerre en grand nombre dans les villes et les villages devint ainsi une réalité poignante des sociétés européennes. Au début de la Grande Guerre, on amputait en effet massivement les membres touchés, afin d’éviter une gangrène d’autant plus fréquente que la masse des blessés sur les champs de bataille engorgeait les chaînes de soin, retardant les premiers traitements. De meilleurs délais d’évacuation, des techniques plus efficaces de lavage des plaies permirent ensuite de limiter le nombre des opérations mutilantes. On intervint de plus en plus aussi dans le cas des plaies au thorax et au ventre, presque toujours mortelles auparavant dès lors que l’atteinte était profonde. De même la Grande Guerre a-t-elle vu les premières greffes permettant de remédier, au moins pour une part et au prix d’opérations multiples se traduisant par des hospitalisations interminables, aux effroyables destructions du visage provoquées par les conditions nouvelles du combat. Les « gueules cassées » devinrent alors les victimes emblématiques de la guerre moderne : une délégation d’anciens combattants français, aux visages affreusement mutilés, assista ainsi à la signature du traité de Versailles en juin 1919.

Que le combat fût susceptible de provoquer aussi d’importants désordres psychiques, les médecins militaires du début du xixe siècle le savaient déjà, tout en posant sur ces réalités mal connues d’autres mots que ceux d’aujourd’hui, comme ceux de « nostalgie » ou de « vent du boulet » par exemple. Mais ce sont les conflits modernes qui ont à la fois considérablement accru le nombre des « blessés psychiques », tout en forçant les services de santé des armées à prendre leur cas en considération et à mettre en place des procédures thérapeutiques.

Si la guerre russo-japonaise de 1904-1905 voit la percée des premières prises en charge psychiatriques combattantes, c’est une fois de plus 1914-1918 qui constitue la rupture majeure : du côté français par exemple, les pertes psychiques s’élèvent à 14 % du total des indisponibilités. La confusion du vocabulaire révèle pourtant celle des représentations : les médecins français parlent de « commotion », leurs homologues britanniques de « shell-shock », signe que les uns comme les autres imaginent que les troubles psychiques qu’ils étaient amenés à prendre en charge étaient liés à des désordres neurologiques provoqués par la violence des explosions. Les médecins allemands, à travers la notion de Kriegsneurosen, dégagée dès 1907, ou celle de Kriegshysterie, perçurent davantage que les troubles mentaux des combattants avaient pour origine une souffrance d’ordre psychique, et non un désordre neurologique.

Les violences de combat qui se sont déployées lors de la Grande Guerre ont généré, décidément, un « acquis de brutalité » particulièrement lourd, dont le poids s’est fait sentir bien au-delà de l’armistice de 1918.(https://www.cairn.info)  :

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