« Un
fait marquant s’est produit pour moi, avant que nous ne quittions cette position : le printemps approchait et, depuis quelques temps nous tirions assez souvent, le secteur devenait mouvementé, il y avait souvent des réponses ennemies très près, ripostant à nos attaques. »
Le 21 mars 1918 à 2 heures, dans un brouillard intense, débute l’opération « Michael » (du nom du saint patron de l’armée du Kaiser) par la préparation d’artillerie. À 4 heures 20, le feu devient extrêmement violent, avec 6 000 pièces d’artillerie et 3 000 pièces de mortiers. Les obus s’abattent, à la cadence de 650 000 à l’heure, sur un front de 70 kilomètres environ, entre Croisilles, près d’Arras, et La Fère, près de Saint-Quentin. Des pièces à longue portée battent, en même temps, les nœuds de routes et les voies ferrées. À 8 heures, l’infanterie allemande se lance à l’assaut (voir nota).
« Ce 21 mars 1918, j’ai été intoxiqué avec le gaz Ypérite* ! Nous avions déjà changé de nom et de régiment*, sans bouger du bois d’Hermonville ; on nousavait donné des écussons du 138e d’Artillerie Lourde, et nous étions toujours 1ere pièce – canon – mais de la 5ᵉ batterie. On nous alerte qu’un grand coup de main s’annonce, car toutes les batteries sont déjà en action. Nous devons procéder à un grand tir de barrage. Nous voilà à nos pièces, nous procédons à un tir fourni, puis arrêt, durant lequel on est en attente.
Notre batterie a l’air d’être prise à partie et repérée, car on procède par des coups en vitesse et de nombreux arrêts. Du reste, nous nous en apercevons tout de suite, car de nombreux obus tombent autour de nous.
A ce moment, étant artificier, je suis dans l’abri à obus, et je procédais à leur armement avec des fusées A.L. à éclatements rapides : après un coup de graissage, je dois passer l’obus à mon pourvoyeur qui les apporte au chargeur ; au moment où nous allions commencer un tir de 25 coups, qui venaient d’être commandés, un obus de 150 allemand tombe en plein, sur le devant de notre pièce, blessant les servants, le chargeur : un corse L. s’étant précipité sous l’abri en tôle qui protège le devant de la pièce doit son salut à son casque qui s’est littéralement enfoncé sur sa tête, l’abri l’ayant protégé, quant aux autres, ils se sont précipités dans la sape, l’abri sur la droite de la pièce.
Nous voyons tout à coup, dans l’ abri, le pourvoyeur et moi, une vapeur jaune descendre sur nous, nous comprenons un peu tard, que cette vapeur n’est autre que du gaz. Nous nous empressons de mettre nos masques, que nous avons suspendu de côté, mais le temps de sortir et de le mettre, nous en avons déjà inhalé. Nous sommes isolés dans cet abri précaire contenant les obus et les fusées à huit ou neuf mètres de la sape bien plus sur, où nos camarades sont déjà. Comment sortir puisqu’il pleut des obus partout ?
Je dis à mon copain de Montpellier : « nous allons sortir, mais il faut faire vite, de manière à ne faire qu’un saut pour faire la distance qui nous sépare du la sape. « Suis-moi, si tu ne veux pas y rester » ; je saute en dehors, et je fais presque dix mètres en deux bonds, je suis à l’entrée de la sape en ayant entendu les éclats siffler à mes oreilles, suivi de mon compagnon, nous nous engouffrons sans attendre dans le trou protecteur, reçus par nos camarades inquiets qui nous entourent, en nous demandant : « rien de cassé ? », qui eux aussi ont leur masque, les gaz ayant été signalés.
Cette cadence nous a essoufflé et, avec le masque nous suffoquons, et je suis le premier à enlever mon masque, les gaz sont partis, les vents les ayant dirigés en sens contraire. Mais nous deux nous respirons difficilement. Nous devons notre salut à notre bon infirmier Ponthome, qui nous a soigné sans tarder. Il nous donne un grand verre de bicarbonate de soude, et un quart de rhum, quelques mouvements respiratoires, des lavages de tête, et des yeux au bicarbonate, mais nous voilà effondrés.
Le bombardem
ent ayant cessé, ou plutôt s’étant allongé, nous sortons de la sape pour respirer à pleins poumons l’air frais du soir, car il fait déjà tout à fait nuit, et les allemands ont cessé leurs attaques. Néanmoins, notre artillerie est en mouvement, de tout côtés, car ça crache de toute part, sauf nous qui sommes KO, pour le moment.
Il est maintenant formellement interdit de manger, surtout que la nourriture est empoisonnée par les gaz. On ne peut avaler que du lait en boite, avec de l’eau bouillie, du reste nous n’avons pas faim. Les non gazés doivent eux aussi se contenter de cette nourriture jusqu’à demain où le ravitaillement viendra changer nos effets et, apporter de la nourriture saine. Le secteur étant devenu calme pour le moment, nous passons une assez bonne nuit, dans notre cagna. »
Nota 1 : Assommées par l’artillerie, les vingt-cinq divisions britanniques sont submergées, leurs tranchées dévastées, les lignes de communication détruites. Par endroits, la résistancee s’effondre et de nombreux hommes se rendent, 47 bataillons sont perdus. Pour sauver la situation, le repli est ordonné.En quelques heures, les Allemands réussissent une large trouée dans le front britannique.
*En 1917, un nouveau gaz est employé par les Allemands, toujours aux alentours d’Ypres (qui a donné son nom au gaz Ypérite). Ce gaz ne se détecte qu’à sa légère odeur de moutarde. Il est moins volatil, imprègne les vêtements, et n’est pas éliminé par l’eau. Toutes ces caractéristiques le rendent beaucoup plus dangereux. « Le gaz moutarde » attaque la peau, les muqueuses, notamment des poumons. Les parades sont plus difficiles à trouver.
On peut dire, aujourd’hui, que les Allemands ont très tôt compris et mis en œuvre le concept de guerre « totale » : toutes les innovations de la recherche et de l’industrie civiles sont mises au service de la guerre. La propagande française a considéré que les Allemands menaient ainsi une guerre déloyale et inhumaine.
nota : La journée du 21 mars 1918 est incontestablement une importante victoire allemande. Les lignes de défense alliées cèdent sur l’ensemble du front et le danger d’une séparation des armées française et britannique se précise. En Artois, le premier jour de l’offensive de Ludendorff permet aux Allemands de reprendre la majeure partie du terrain cédé au cours du printemps 1917, tels Wancourt, Guémappe, Monchy-le-Preux et Hénin-sur-Cojeul.
À la fin de la journée, les troupes britanniques ont perdu plus de 28 000 hommes, dont 21 000 prisonniers. Les Alliés, en désaccord sur la manière de riposter, sont pris de cours. « Sur six kilomètres de front, cette attaque coûte 5 000 morts, 15 000 intoxiqués ou blessés. Ce gaz doit être inhalé pour produire son effet ; de plus, il est fugace et se dissipe rapidement ; l’emploi d’un masque à gaz se révèle donc assez efficace pour s’en protéger. A partir de 1916, la méthode de dispersion des gaz de combat est « améliorée » par l’utilisation de l’obus chimique.
L’offensive allemande du 21 mars 2018 a eu sa répercussion dans le secteur occupé. Des divisions françaises sont appelées à l’aide et le 38e C. A. doit s’étendre en un mince ruban, de Saint-Thiéry au bois de Gernicourt. Les batteries suivent cette extension du front. Des hauteurs de Saint-Thiéry, où il s’est installé, le 2e groupe assiste à la destruction systématique de Reims. Le 26 mars, le capitaine Meaux remplace à la tête de ce groupe le capitaine Mauloin.
